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II. — La Puériculture

Au problème de la dépopulation française dont la formule, en dernière analyse peut s'exprimer ainsi : « Comment promouvoir un plus grand nombre de naissances ?» la puériculture répond : « Empêchons de mourir tous les petits enfants qui viennent au monde I »

Cette réponse que nous avons entendue dans maints Congrès d'hygiène sociale, notamment à Arras, notamment à Tourcoing, et contre laquelle nous avons parfois essayé de protester, nous déplaît profondément parce que c'est une réponse à côté.

En vérité, il est de la dernière évidence que le devoir de tous, parents, médecins, société, pouvoirs publics, est d'empêcher les petits enfants de mourir. Et non seulement les petits mais encore les grands enfants, les adolescents les adultes et les vieillards. La vie humaine est sacrée et en regard d'elle tout est vil et sans prix.

Mais de là à prétendre, à soutenir et surtout à prouver qu'il suffit d'empêcher les petits enfants de mourir, qu'il suffit de créer des consultations de nourrissons ou des Gouttes de lait pour remédier à la dépopulation il y a tout un abîme.

Et non seulement les Gouttes' de lait et les consultations de nourrissons ne remédient pas à la dépopulation mais elles la favorisent, elles y poussent.

Voici ce que nous avons vu souvent dans les populations flamandes. Deux jeunes gens se marient. Neuf ou dix mois plus tard la femme accouche d'un bébé avec le secours d'une simple sage-femme souvent même d'une simple « femme hardie ». Sans expérience la mère nourrit son enfant voit apparaître des crevasses au mamelon

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et finalement recourt à l'allaitement artificiel dont elle ignore les dangers et les inconvénients. Malgré la sollicitude la plus tendre mais aussi la plus aveugle de sa mère, l'enfant s'atrophie et succombe après quelques mois. Mais la jeune femme a fait son expérience. Un second enfant naîtra et celui-ci nourri par des mamelles vigoureuses- s'élèvera tout seul, sans peine, sans fatigues, dans la joie et le ravissement des parents. Tant et si bien que ce second enfant sera suivi de huit ou dix autres qui presque tous vivront et persisteront.

Dans la grande ville, au contraire, la jeune femme sera accouchée avec une antisepsie et des appareils ruineux. Elle devra, faute de lait maternel, aller chaque semaine à la consultation, chaque matin à la distribution de lait stérilisé. Il faudra tiédir ce lait, le chauffer et le donner à heure fixe ; la mère sera empêchée de se livrer à tout autre travail rémunérateur. Bref, l'enfant arrivera à persister mais il aura coûté tant de soins, tant de peines, tant d'ennuis et tant d'argent qu'à la fin de l'année le père et la mère faisant leur bilan se diront : « Décidément non, ce n'est pas possible d'élever une famille ; nous avons un enfant, conservons-le, mais gardons-nous bien d'en procréer un autre : ce serait la ruine et la misère pour nous trois ».

A notre avis c'est une aussi lourde erreur de compter sur les Gouttes de lait pour combattre la dépopulation que de compter sur les sanatoriums pour faire disparaître la tuberculose.

Mais trêve de considérations plus ou moins discutables et voyons l'enseignement qui résulte des statistiques générales, les seules qui aient de la valeur en une question aussi grave et aussi complexe.

Ville de Dunkerque

Mortalité Natalité

Période 1820-40 (moyenne annuelle) 31 38

A Dunkerque, alors que la natalité a baissé de 38 à 28, soit dix unités par 1000 habitants, la mortalité a baissé de 31 à 20 soit onze unités. Il y a donc profit d'un excédent de naissances par 1000 habitants, parce que le progrès de l'hygiène n'a pas entraîné parallèlement une aussi forte restriction de la natalité.

Même observation pour le département du Nord qui donne les chiffres ci-après :

Département du Nord

Mortalité Natalité

Décade 1820-30

A Dunkerque et dans le département du Nord, on peut donc se glorifier des progrès de l'hygiène au point de vue de l'accroissement de la population.

Mais en est-il de même par exemple pour l'agglomération Bruxelloise pendant ces dernières années, et surtout pour l'ensemble de la population française pendant tout le cours du XIXe siècle? Hélas, non ; et les statistiques officielles démontrent que le progrès scientifique et

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hygiénique amène une restriction de la natalité qui annihile et au delà les bénéfices réalisés par l'hygiène.

Agglomération Bruxelloise en 1902 et en 1906

Mortalité Natalité

Bruxelles (ville) 18,7 15,9 25,2 18,8

Anderlecht 18,2 15,3 28,7 23,1

Molenbeck 17,9 14,9 26,7 22,6

Laeken ' 16,1 14,4 28,5 24,3

Etterbeck 15,9 14,8 27,5 20,5

Saint-Joos 15,4 14,7 18,5 13,3

Schaerbeck 15,1 12,2 21,4 18,3

Saint-Gilles 14,7 11,6 20,6 16,4

Ixelles 14,5 13,7 19,8 17,4

Total 16,9 Ï4~6 " 24^3 19^2

Ce qui est curieux dails la ville de Bruxelles, c'est que tous les quartiers, depuis les plus riches jusqu'aux faubourgs les plus pauvres, présentent tous le même phénomène : une restriction natale bien supérieure à la diminution de la mortalité.

La France

Mortalité

Natalité

décade 1801-10

Année 1906

Ainsi, pour l'ensemble de la population française, la natalité annuelle a baissé de douze unités par 1000 habitants, alors que la mortalité n'a baissé que de sept unités.

En vérité, la puériculture peut-elle s'illusionner au point de croire qu'en empêchant les petits enfants de mourir elle arrivera à combattre efficacement la dépopulation? Et, à ce point de vue, il est bien intéressant de voir les résultats de la Goutte de lait de la commune de Saint-Pol-sur-Mer que le professeur Budin cite comme un exemple des plus démonstratifs.

« Pendant les cinq années qui ont précédé le mois d'octobre 1902, dit cet auteur, la n^ortalité moyenne a été de 28 décès de 0 à 1 an pour 100 naissances ; du 1er octobre 1902 au 1er octobre 1903, cette mortalité, portant non seulement sur les enfants qui sont venus à la consultation mais sur ceux de toute la ville, est tombée de 28 à 21 pour 100. Comme tous les enfants de Saint-Pol n'étaient pas surveillés, l'abaissement de la mortalité totale entre 0 et 1 an résulte de la diminution considérable du nombre des décès à la consultation de nourrissons »<l>.

Or, voyons la natalité et la mortalité générale à Saint- Pol-sur-Mer pendant les quatre années qui ont précédé et pendant les quatre années qui ont suivi l'établissement de la consultation de nourrissons.

Saint-Pol-sur-Mer. — Population.

Période 1898-1901 Année moyenne 8.400 habitants

Période 1904-1907 » " 10.000 »

Naissances

Période 1898-1901 Année moyenne 372

Période 1904-1907 » 349

Décès Période 1898-1901 Année moyenne 224 Période 1904-1907 » 170

(1) H&noel pratique d'allaitement p. 209,

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Natalité et mortalité par 1000 habitants

Natalité Mortalité Période 1898-1901 44,3 26,7

Période 1904-1907 34,9 17

En d'autres termes, le puissant et généreux effort de M. Van Cauwenberghe, fondateur de la Goutte de lait de Saint-Pol a réduit la mortalité générale de 9 unités 7 par 1000 habitants ; mais, parallèlement, la natalité a baissé de 9 unités 4. Bénéfice net : un excédent de trois dixièmes d'unités par 1000 habitants ou de trois naissances annuelles pour la totalité de la ville de Saint-Pol-sur-Mer.

Encore une fois nous ne voulons pas conclure de là qu'il ne sert à rien de créer des Gouttes de lait ou des consultations de nourrissons : les devoirs de charité sociale s'imposent par raisons plus hautes que celles du bénéfice immédiat à réaliser. Mais il nous paraît démontré que :

C'e6t s'abuser étrangement que de faire fond sur la puériculture pour remédier à la dépopulation française.

C'est à la restriction progressive des naissances beaucoup plus qu'à la science, à l'hygiène, qu'il faut attribuer la diminution du nombre des décès d'enfants.

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