CHRISTOPHE COLOMB
Ce qu'il faut penser du Savant et du Marin
par M. DEMANGEON
Professeur à l'Université de Lille, membre correspondant de la Société
Tout ce qui se rapporte à la mer et aux marins exerce sur les Dunkerquois un invincible aurait, aussi la causerie agrémentée de projections sur Christophe Colomb par laquelle notre Société clôturait la série de ses conférences de 1907- 1908, avait-elle attiré à la Salle Sainte-Cécile un auditoire particulièrement nombreux.
M. G. Duriau, président, s'était chargé de présenter le conférencier à l'assistance ; il l'a fait en les termes les. plus heureux en rappelant que celui que nous allions entendre est l'auteur d'un beau travail sur la Tlainc Picarde qui, avec l'ouvrage de M. Blanchard sur la Flandre, compte parmi les monographies géographiques les plus estimées, puis il s'est félicité une fois de plus du concours aussi dévoué que bienveillant apporté par les professeurs de l'Université de Lille à l'œuvre de vulgarisation scientifique poursuivie sans relâche depuis sept années par la Société Dunkerquoise.
M. Demangeon a pris alors la parole.
Dans un court préambule, il expose comment la Découverte de l'Amérique avait eu pour conséquence de transformer les conditions économiques de l'ancien monde. A
partir du XVIe siècle, le mouvement commercial s'est détourné de Venise et de Gênes qui étaient les grands entrepôts maritimes européens, pour se reporter de la Méditerranée vers l'Atlantique au profit de l'Espagne et du Portugal d'abord, puis de la France et de l'Angleterre pour s'étendre ensuite de proche en proche vers le littoral de la mer du Nord, si bien qu'on peut constater que Dunkerque doit une partie de sa prospérité actuelle à une révolution dont les premières phases remontent à plusieurs siècles.
Le plus fameux des artisans de cette révolution est Christophe Colomb, mais bien des légendes se sont formées autour de ce grand Conquistador, bien des traditions erronées dont plusieurs ont été propagées par son fils, ont déformé cette majestueuse figure. Des recherches récentes, des trouvailles heureuses permettent d'atteindre, sinon à la vérité complète, du moins d'approcher plus près de la réalité. Ce sont les résultats obtenus que le conférencier se propose de résumer et il insistera particulièrement sur trois points :
i° Ce que Colomb doit à son temps.
2° Quelle fut sa vie.
3° Quelle fut sa véritable part dans l'entreprise qu'il mena à bonne fin.
La Renaissance, c'est-à-dire la remise au jour et l'étude des écrits de. l'Antiquité grecque et romaine, ne s'attacha pas seulement aux œuvres purement littéraires ; elle porta aussi son attention sur les œuvres scientifiques telles que celles d'Aristote, de Ptolémée, de Strabon, d'Eratosthène,qui vinrent modifier profondément ce que l'on savait de la « description de la terre ».
Les géographes anciens possédaient une connaissance assez précise de certaines parties du vieux monde ; comme
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on le peut voir dans leurs écrits, par exemple dans quelques passages de Sénèque, ils admettaient l'hypothèse de la sphéricité de la terre ; ils avaient aussi déterminé approximativement la longitude et la latitude de certains lieux.
Avec le Moyen-Age,toutes ces notions furent perdues. Le XIIIe siècle se représentait la terre comme un vaste plateau entouré d'un large fleuve où se voyaient en bonne place le Paradis Terrestre, Jérusalem et Rome. M. Demangeon fait alors passer sur l'écran à projections quelques-unes de ces cartes aussi curieuses que fantaisistes, mais qui dévoilent clairement la préoccupation constante d'adapter les faits aux données inscrites dans la Bible.
Néanmoins les Croisades, les relations entre les deux rives de la Méditerranée, la navigation de cabotage faite en vue des côtes et de port à port le long du littoral de l'Atlantique, vinrent, sur des points particuliers, accroître 'les connaissances géographiques des marins ; les cartes jointes aux Portulans du XV* siècle donnent des croquis beaucoup plus exacts ainsi qu'on en peut juger dans une série de projections nouvelles.
Comme le remarque très justement le conférencier, si les marins contribuèrent dans une large mesure aux progrès de la science cartographique qui avait pour eux une utilité directe, ils ne contribuèrent pas moins aux progrès de l'Astronomie.
Tant qu'ils ne s'éloignèrent pas des côtes ou qu'ils ne firent que de courtes traversées, les points de repère qu'ils avaient relevés sur le littoral ou la boussole qu'ils connaissaient depuis longtemps, suffisaient à leur venir en aide, mais, lorsqu'ils s'enhardirent à s'avancer sur les flots, ils cherchèrent d'autres guides et interrogèrent les étoiles.
On voit par là ce que le célèbre Génois dut à la science de son temps \ sans les travaux des érudits contemporains
qui remirent en lumière les écrits de l'Antiquité, sans les découvertes de ses devanciers qui étaient allés jusqu'aux Iles Fortunées et jusqu'aux Açores, jamais il ne lui fût venu à l'esprit de s'élancer vers les Indes à travers les océans et cette conception était d'autant plus remarquable qu'on ne saurait considérer Christophe Colomb comme un savant dans la véritable acception du mot.
Bien qu'un grand nombre de ports italiens se disputent l'honneur de lui avoir donné naissance, et que sans preuves, une ville de Corse, Calvi, ait émis la même prétention, il est établi que Christophe Colomb naquit en 1440 à Gênes ; son père y exerçait la modeste profession de tisserand en laine, métier qu'il pratiqua lui-même pendant plusieurs années ; mais l'esprit d'aventure qui l'animait et le désir de faire fortune lui firent embrasser la profession de marin et M. Demangeon fait remarquer en passant que dès lors, tout ce que nous savons de lui, de ses façons d'agir et de sa conduite dans les pays qu'il visita, est bien conforme aux procédés et à la politique des Génois.
Nous le connaîtrions mieux si nous possédions quelque portrait de lui, mais aucun ne nous est parvenu ou plutôt, s'il n'en manque point, ce sont tous des images sans nulle authenticité dans lesquelles la fantaisie et l'imagination ont seules guidé le crayon des artistes. Plusieurs de ces images se succèdent sur l'écran à projections; il y en a de barbus, il y en a d'imberbes, voici un Colomb vêtu comme un bourgeois, le voici avec le costume d'un grand seigneur ; on l'a aussi affublé * souvent d'un froc de moine, on le représente en dominicain, en capucin,et aucunede ces têtes variées ne ressemble aux autres.
M. Demangeon revient ensuite à l'étude des faits établis.
Avant sa grande expédition, Christophe Colomb navigua beaucoup ; il fréquenta les côtes de l'Espagne, se fixa en
Portugal où il se maria, fit un voyage en Guinée, se rendit dans les Iles Britanniques, mais, vraisemblablement sans avoir poussé jusqu'en Islande comme on l'a prétendu.
La pratique plus que l'étude fit l'éducation de Colomb. Ce fut dans un ouvrage de Pierre d'Ailly intitulé Imago Mundi (L'Image du Monde), comme beaucoup d'anciens traités de géographie, qu'il puisa l'idée première de son grand projet ; mais, chose curieuse, les erreurs de ce livre qui jouissait d'une très grande popularité contribuèrent à assurer le succès de l'entreprise en en atténuant aux yeux de Colomb les redoutables dangers.
D'après le témoignage de Ptolémée, les savants de la Renaissance attribuaient au continent asiatique des dimensions exagérées et ils aggravèrent encore cette erreur en s'imaginant que les contrées inconnues visitées par le vénitien Marco Polo le prolongeait à l'est. Il en résulte que Christophe Colomb était fondé à s'imaginer que la durée de son voyage pour aborder aux Grandes Indes en navigant constamment à l'ouest, serait beaucoup plus courte qu'elle ne devait l'être en réalité ; s'il avait prévu tous les risquer, de l'entreprise, peut-être eût-il hésité davantage à la tenter ; mais le hardi navigateur avait foi dans le succès et était doué d'une indomptable énergie.
Après cet exposé remarquable,tracé avec une lucidité que nous renonçons à imiter, l'éminent professeur de l'Université de Lille s'attache à mettre en évidence la part qui revient personnellement à Colombdans la découverte de l'Amérique.
Esprit pratique autant que hardi, l'aventureux Génois ne se préoccupait guère de la gloire que le succès devait attacher à son nom ; ce qu'il voulait c'était rejoindre les Grandes Indes par la voie la plus directe et la plus facile
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des contrées inexplorées, afin d'avoir accès dans ces pays fabuleux de Cipangu (Japon) et de Cathay (Chine) où il était aisé de s'enrichir puisqu'on en rapporterait à profusion de l'or, des pierreries, des épices. Mais, si une idée de lucre le soutenait, il était aussi inspiré par une pensée plus noble et plus haute. Profondément religieux et animé"d'une foi ardente, Colomb voulait aussi sauver des âmes en propageant la foi chrétienne parmi des populations idolâtres, et enfin recueillir les ressources nécessaires pour délivrer le Saint Sépulcre.
Si divers et si complexes que fussent ces sentiments, ils s'unirent pour donner à Christophe Colomb le courage et la force qui lui furent nécessaires pour vaincre tous les obstacles qu'il rencontra devant lui.
Il avait songé d'abord à faire profiter son pays natal du fruit de ses efforts, ses compatriotes le traitèrent de fou ; il s'adressa alors à Jean II de Portugal ; hardis navigateurs, les Portugais auraient dû le comprendre, mais à ce moment ils cherchaient la route des Indes par le sud de l'Afrique et, en effet, quelques années plus tard, Vasco de Gama doublait le Cap de Bonne-Espérance. On rejeta ses propositions.
Enfin le grand Génois se fit écouter d'une oreille favorable par Ferdinand le Catholique et l'Espagne allait devoir à Colomb la possession d'un vaste empire par delà l'Atlantique.
M. Demangeon note alors comme un des traits qui dévoilent le mieux le caractère de Colombie soin avec lequel il fit minutieusement spécifier dans le traité conclu avec Ferdinand et Isabelle les droits, les avantages, les prérogatives attribués à chacun des contractants ; la netteté de ce contrat montre avant tout le but mercantile de l'expédition.
Colomb mit enfin à la voile du port de Palos le 3 août 1492 et le 12 octobre suivant, l'Amérique était découverte, il abordait à San Salvador.
M. Demangeon passe rapidement sur les péripéties qui marquèrent cette traversée mémorable ; s'il évoque le souvenir de quelques-unes d'entre elles, c'est pour mieux montrer le mérite propre de Colomb : sa volonté ferme d'arriver au but ; sa hardiesse à s'élancer dans l'inconnu avec trois caravelles dont une seule était pontée ; son calme et son sang-froid à dominer les menaces et les velléités de révolte de ses équipages ; sa constance que rien n'ébranla, pas même l'affolement déconcertant de ses boussoles ni la tempête.
Le conférencier se dispense aussi de suivre le grand marin dans ses voyages subséquents, sinon pour le montrer fouillant les baies de la côte du Brésil qui devaient, pensait-il, lui livrer un passage pour effectuer le tour du monde. Ce passage, il était réservé à Magellan de le découvrir et Colomb devait être victime de l'ingratitude des hommes.
M. Demangeon serait sorti du cadre qu'il s'était tracé s'il avait parlé des dernières années de la vie de Colomb, mais il a raconté par suite de quelles circonstances le Nouveau Monde dut son nom à l'italien Americ Vespucci.
Au moment même où elle s'effectuait, l'expédition de 1492 avait fait peu de bruit, Colomb avait négligé de célébrer son triomphe ; d'autres explorateurs se montrèrent plus soucieux de leur renommée ; c'est ainsi qu'Americ Vespucci eut soin de raconter ses voyages et, en 1507, induit en erreur par ses récits, le géographe Waldseemuller donna au nouveau continent le nom d'America qu'il a conservé depuis.
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Christophe Colomb a joué de malheur avec les savants de son temps ; il fut à la fois induit en erreur et servi par leur ignorance : Toscanelli qui lui avait donné des conseils et des encouragements, lui fournit des indications erronées sur la configuration et sur l'étendue de l'Asie ; résumé des connaissances de son temps, Y Imago fhCundi, de Pierre d'Ailly, ne pouvait que confirmer ces inexactitudes et Waldseemuller commit une autre erreur en attachant au nouveau continent le nom d'Americ Vespuce. L'impartiale postérité a mieux rendu justice à Colomb en définissant exactement son rôle. L'expédition a eu des conséquences incalculables ; en terminant, M. Demangeon en indique quelques-unes.
Il a été rarement donné à notre auditoire habituel d'entendre une conférence, disons mieux, une leçon d'histoire aussi solidement construite, aussi logiquement déduite, aussi clairement exposée, elle a tenu, sans la .lasser un instant, l'attention de l'assistance. En quelques mots aussi bien exprimés que bien sentis, M. Lanoire s'est fait près de M. Demangeon l'interprète du public.
A la conférence a succédé l'exécution du Septuor de Saint-Saëns. Jamais peut-être les artistes de notre section musicale ne se sont distingués à ce point ; il faudrait payer à chacuiv d'eux en particulier un tribut d'éloges; nous craindrions de faire violence à leur modestie, et nous nous contenterons de féliciter chaleureusement Madame Vermculen,qui a rendu la partie de piano en virtuose.
PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES de 1908
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