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LA VIE ET L'ŒUVRE DE STENDHAL

par M. Louis CLEMENT

Professeur à l'Université de Lille, Membre Correspondant de la Société I

Le Dr Duriau, président, présente le conférencier, M. Clément, à qui il souhaite la bienvenue au nom de la Société Dunkerquoise, et esquisse en quelques mots l'œuvre de Bayle.

M. Clément prend alors la parole en ces termes :

L'œuvre de Stendhal est sortie de sa vie ; l'homme explique entièrement l'écrivain. Il s'est raconté dans ses récits de voyage, ses impressions d'art autant que dans son Journal et sa correspondance, et le héros de ses fictions romanesques, c'est toujours lui. C'est là ce qui fait l'unité de son œuvre, en apparence diverse, ce qui en assure le charme et la valeur : le sujet traité par Stendhal c'est son moi ; il l'analyse en psychologue profond, il le dépeint en même temps sous une forme concrète et vivante.

Ne pouvant, dans une seule conférence, passer en revue tout Stendhal, il me suffira de prendre, comme exemple significatif, ses deux grands romans : Le Rouge et h Noir, La Chartreuse de Parme ; j'essaierai de les éclairer par la

vie même d'Henri Beyle, par les confidences qu'il nous : livrées dans ses lettres et dans ces trois volumes d'autobiographie, documents de tout premier ordre, exhumés c: publiés par M. Camille Stryiensk (Vit de Henri Brulars : Journal ; Souvenir d'Egotisme).

La vie agitée de Stendhal peut se résumer dans ce^ formule : l'homme se console de l'ambition par l'amour, e: de l'amour par le bonheur d'écrire, d'étudier et de comprendre. Or, c'est bien le caractère donné par Stendhal, avec des différences accidentelles, à ses deux héros Julie: Sorel et Fabrice Del Dongo ; leurs deux destinées o~: aussi cette même conclusion.

Il est vrai que Julien est loin d'être sympathique; sa fisiu-c prend parfois un aspect sinistre ; il reste implacable diz* son égoïsme farouche, jusqu'à la désillusion finale. Il sera:: absurde et inique de voir en lui le portrait de Stendhal : mais celui-ci, fidèle à sa méthode d'expérimentation personnelle, lui a cependant donné quelques traits de son propre caractère, et même certains côtés peu flatteurs de sa natur* . dans son enfance, Henry Beyle avait recours à la dissimulation pour échapper à la surveillance tyrannique" de se: père et de sa tante Séraphie ; de même l'hypocrisie est u:v arme aux mains de Julien contre la société.

Quand, après sa tentative de meurtre sur Madame i* Rénal, Julien se sent perdu et qu'il renonce à se défendit. il dépouille le vieil homme, et disant adieu à l'ambition, .. s'estime heureux de l'amour que lui offre encore sa victime . c'est maintenant .Stendhal qui apparaît tout entier chc Julien, dans une méditation philosophique où il exprirr* le seul principe de sa morale positive : ne pas se trompe: dans la recherche du bonheur.

Fabrice est moralement très au-dessus de Julien : coeur généreux, âme exaltée, impatient d'agir, de faire de grandes choses, il représente les nobles côtés du caractère d'Henri Beyle. Il rêve d'abord la gloire militaire, va porter son épée au service de Napoléon ; mais bientôt il se sent heurté et blessé par la vulgarité des hommes, la platitude des événements, « il défaisait un à un ses beaux rêves ». Chez Fabrice, Stendhal a marqué l'opposition douloureuse, dont lui-même avait tant souffert, entre l'idéal rêvé et la réalité. Mais son héros ne tombe pas dans la tristesse et la mélancolie des romantiques, ce que Chateaubriand nommait le mal du siècle : la vague sentimentalité, les effusions d'un désespoir lyrique répugnaient à l'esprit clair et à la raison de Stendhal. Ce que Fabrice poursuit, c'est encore le bonheur dans l'amour ; il est Stendhal jeune, amoureux et raisonnant sur son amour, analysant avec curiosité et délices les mouvements de sa passion, double volupté du cœur et de l'esprit. « L'ambition, dit Fabrice, a toujours été un mot vide pour moi ; tout ce qui n'est pas sensations de l'âme me semble ridicule ». De ses velléités d'ambition, Stendhal s'était guéri un peu malgré lui : comme Fabrice, il se renferma dans sa Chartreuse, à Civita-Vecchia ou à Rome ; il y repassait sa vie, reprenait ses souvenirs, les fixant sur le papier pour son plaisir et pour l'instruction des psychologues de l'avenir.

L'élément vécu remplit tout le cadre des deux romans. Dans le %pttge et le cNj)ir9 c'est Grenoble et le milieu provincial où s'est écoulée l'enfance d'Henri Beyle ; le salon du Marquis de la Môle nous offre un tableau de la société parisienne sous la Restauration : Stendhal avait eu le temps de l'étudier et de s'y ennuyer. A cette France d'esprit étroit, à ces mœurs cérémonieuses qui le «glaçaient», il opposait l'Italie, son pays d'élection.

C'est l'âme vibrante et passionnée de l'Italie qui anime la Chartreuse de Tanne. Dans la description de Milan en 1796, Stendhal s'est rappelé les scènes enthousiastes don: il fut le témoin, quand il entra dans la ville avec Tannée française, saluée par les habitants comme une libératrice. Ensuite, voulant expliquer la réaction qui suivit la chute de Napoléon, il se reporte au temps de son second séjour à Milan, de 1814 à 1821 ; et il reprend dans cette peinture de la Chartreuse, les croquis, les anecdotes caractéristiques qu'il avait consignées dans sa correspondance, et particulièrement dans ce délicieux volume de Romey Naples et Florence

Comme l'a montré M. Chuquet, Stendhal a utilisé pour son fameux récit de la bataille de Waterloo, les souvenirs de sa vie militaire ; ajoutons une remarque sur la genèse de cette description : Stendhal avait antérieurement noté sur ses tablettes l'impression originale et juste qu'il a ici traduite; son récit du passage du grand Saint-Bernard ^dans Henri b'rulard), et celui de la bataille de Bautzen (Correspondance) étaient une double esquisse de la bataille de Waterloo ; dans les trois cas, le combattant et le spectateur aperçoivent à peine un coin de l'action, un rideau de fumée derrière lequel il se passe quelque chose, et ce qui frappe le lecteur, c'est le contraste entre la simplicité du récit, la petitesse du détail et le grand drame d'histoire débattu dans « le champ sinistre où Dieu mêla tant de néants ».

Que dans l'affabulation de son roman, Stendhal ait volontairement confondu l'Italie de la Renaissance et celle du %isorgimentoy faut-il regretter cette contamination ? En prenant une partie de son intrigue dans une chronique viu XVIe siècle, en attribuant à son Fabrice les faits et gestes d'Alexandre Farnèsc, en donnant à la duchesse Sanseverina

quelque ressemblance avec la Vanozza, la mère de César Borgia, Stendhal pensait sans doute agrandir ces deux figures et personnifier en elles le génie italien, dans son esprit, sa grâce et sa fougue, tout plein de cette « énergie » qui était plus du passé que du présent, mais dont il souhaitait vivement la résurrection.

Quoi qu'il en soit de la vérité historique, le cadre de la Chartreuse de Parme séduit l'imagination ; c'est un monde que Stendhal évoque à nos yeux, avec un art prestigieux.

Passons condamnation sur les longueurs et sur les redites du roman ; le reproche s'adresserait aussi à d'autres romanciers non moins célèbres que Stendhal ! — Ce qui reste chez lui supérieur au pittoresque et au dramatique, c'est l'analyse morale, la pesée des motifs secrets de nos actions, et c'est la palpitation du cœur. Pour composer ses figures de femmes italiennes, il n'avait qu'à puiser dans ses expériences amoureuses ; plus que la Vanozza de la Chronique, une femme qu'il avait aimée à Milan, Angela Pietagrua, lui servit de modèle pour laGina ou duchesse deSanseverina; c'est encore une beauté lombarde, à la Corrège, respirant la douce volupté, cette Clelia Conte, qui, malgré tout l'esprit de la duchesse, l'emporte sur sa rivale, parce qu'elle a pour la combattre la souveraine jeunesse.

« L'amour, écrit Stendhal dans son Journal, a fait le bonheur et le malheur de ma vie » ; mais le malheur ne semble pas avoir été bien fort ; l'homme se consolait assez vite de Tune avec l'autre ; et d'ailleurs il apportait dans l'amour autant et plus de raffinement intellectuel que de ouissance sensuelle. C'est encore de lui ce joli mot d'aimable philosophie : « Je ne me souviens que du sourire de la femme que j'aimais »> (H. Brulard). Il faut espérer qu'en

revanche il n'aura pas fait couler trop de larmes ! Mais quoi qu'on pense des excès de -son individualisme, ou, comme il le disait #c de son égotisme », c'est à cette culture géniale de son moi que Stendhal a dû sa fortune littéraire.

Taine a salué en lui « le plus grand des psychologues modernes et peut-être de tous les temps ». Nous dirons plus simplement — sans croire diminuer Stendhal — qu'il a dans ses deux grands romans renouvelé, sinon créé, le roman psychologique, et qu'en outre, par l'ensemble de ses écrits, il a donné à la littérature française la meilleure étude sur le moi, ou sur l'homme qui ait paru depuis les Essais de Montaigne. Dans sa psychologie, il a su mettre de la vie. Si la puissance du style lui a fait défaut, et s'il s'est contenté d'une forme claire, mais un peu sèche, il a cependant réussi à trouver ces mots qui résument une situation ou un caractère, des cris de passion qui découvrent les profondeurs du cœur.

Ce qui plaît enfin chez Stendhal, c'est le naturel ; la définition de Pascal s'applique justement à sa manière d'écrire : « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme ».

Aussitôt que les applaudissements ont cessé, le Président remercie M. Clément de sa conférence si littéraire, si intéressante, et il espère qu'elle donnera le désir à tous les auditeurs de lire Stendhal, qu'on connaît malheureusement trop peu à l'heure actuelle.

Là section symphonique, sous la magistrale direction de notre collègue E.Théry, exécute alors un trio complet de Beethoven, avec le talent auquel nos sociétaires amateurs nous ont habitués. Cette partie musicale est applaudie chaleureusement.

Conférence du 27 Mars 1908

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