VOYAGE A MALTE ET RETOUR EN SICILE
\rrivé à Messine, j'écrivis une lettre au capitaine mon maître pour lui rendre compte du tour que m'avait joué mon pays; j'expliquai que si je ne lui avais pas demandé mon congé, c'était par crainte. Sur quoi, je poursuivis mon voyage jusqu'à Malte.
Sur la même galère, quelques chevaliers espagnols s'employèrent à m'accommoder avec le Receveur du Grand Maître, signalé chevalier qui avait nom Gaspar de Monreal ; il fut très aise de me prendre à son service ; j'y restai un an à sa grande satisfaction. Au bout de ce temps, je lui demandai licence de m'en aller soldat en Sicile ; le capitaine mon maître me réclamait par lettres, ajoutant combien il était satisfait de ma personne. Le Commandeur Monreal me donna congé à sa grand peine, et me renvoya en bel équipage. J'arrivai à Messine oii était le vice-roi, duc de Maqueda ^ ; je m'enrôlai comme soldat dans la compagnie de mon capitaine ; et c'est comme
I. D. Bernardino I" de Gardenas, duc de Maqueda, mourut vice-roi de Sicile en i6oa.
l6 MÉMOIRES DE CONTRERAS
soldat que j'y servis, pas comme valet ou comme page.
A un an de là, le vice-roi arma en course une galîote. Ordre était donné de régler quatre paies d'avance aux soldats qui voudraient la monter. Je fus l'un de ceux-là. Nous allâmes en Berbérie ; le capitaine de la galiote était Ruy Ferez de Mercado. N'ayant rien trouvé en Berbérie, au retour nous trouvâmes une galiote guère moindre que la nôtre dans une île qu'on appelle Lampedusa. Nous entrâmes dans l'ancrage ; on combattit très peu ; nous fîmes prise ; nous capturâmes là un corsaire, le plus grand de ce temps-là, qui s'appelait Caradali, et, avec lui, nouante Turcs.
Grand accueil nous fît à Palerme le vice-roi ; cette nouvelle prise l'affrianda tellement qu'il arma deux grands galions : l'un s'appelait le galion d'Or et l'autre le galion d'Argent. Je m'embarquai sur le galion d'Or et nous allâmes au Levant. Nous y fîmes tant de prises que ce serait long à conter ; l'on revint tous si riches que moi, en tant que soldat à trois écus de paie, je rapportai plus de trois cents écus pour ma part, tant en hardes qu'en argent ; sans compter qu'après notre arrivée à Palerme, les parts du butin faites i)ar ordre du vice-roi, il m'échut un chapeau plein jusqu'aux ailes de doubles réaies I Cela commença