CHAPITRE XI
que je crois, dure encore. 11 devait aller à Saint- Denis faire prêter serment à la reine, qu'il laissait en son lieu et place. Or, le jour où cela se fît, il s'en revint à Paris, soit deux lieues de bonne route. Une fois entré dans la ville, en une rue étroite 011 la garde ne pouvait entourer le carrosse du roi, un homme se rua et lui porta un coup avec un couteau de boucher. Voyant que le roi parlait, disant : « — No le a tué, )) ce qui veut dire : u — Ne le tuez pas, » le meurtrier se rua derechef et lui porta un second coup, dont il tua le roi le plus vaillant qu'il y ait eu depuis deux cents ans. On se saisit de cet homme, auquel on donna d'infinis tourments pour le tuer. Chaque jour on lui donnait nouvelle géhenne, et le plus qu'il dit jamais, ce fut: « — Mon Dio de paradi ! » ce qui veut dire : (( — Mon Dieu du Paradis ! » Bien plus, quand on lui demandait qui l'avait poussé à faire cela, il répondait : a — Personne. C'est pour que les chrétiens ne pâtissent pas que je m'y suis déterminé moi-même. Deux fois déjà je suis venu de mon pays pour faire ce que j'ai fait, mais l'occasion m'en avait manqué; une fois dépensé ce que j'avais apporté, il m'avait fallu m'en retour ner. )> Cet homme s'appelait Francisco deRubillar (François Ravaillac), originaire d'Angoulême, où il était maître d'école. Angoulême est en Bretagne. Le fait eut lieu le quatorze mai mil-six-cent-
l68 MÉMOIRES DE CONTRERAS
dix, à quatre heures de relevée. Tout ceci est un récit véridique, car comme j'étais à Cambrai, qui est proche, je m*acertenai de tout.
A présent je vais vous dire ce que j*ai vu et à quoi j*ai fait allusion.
PRODIGE DOîST JE FUS TEMOIN.
Comme j'ai dit, je tenais garnison à Cambrai avec mon régiment auquel on avait donné Tordre de se tenir prêt pour se mettre en campagne, ce que nous, soldats, désirions autant que notre salut. Il advint que je fus désigné de ronde sur la muraille avec un autre alférez majorquin, qui s'appelait Juan Jul : notre compagnie était de garde. Nous montâmes sur la muraille, où il y a maintes écliauguettes, et, arrivés au-dessus de la porte de Péionne, nous ouïmes le cornet d'un courrier, dont nous eûmes plaisir.
Il vous faut savoir que les maîtres de poste laissent hors la ville six chevaux pour les courriers de passage, auxquels on ne les peut fournir qu'ils ne portent un bulletin du gouverneur. Ce bulletin, on le leur donne en une cassette qu'un va-et-vient de cordes relie à l'autre côté du fossé. Arrivés au fossé, les courriers hèlent la garde. On leur demande : « — D'oii venez-vous ? » Après quoi.
CHAPITRI^ XI 169
s'ils sont porteurs de lettres, ils les jettent dans la cassette. De l'autre côté, lesdites lettres sont prises et apportées chez le gouverneur, où se délivre le bulletin qu'on va jeter dans ladite cassette. Alors le courrier, tirant sur la corde, le prend et le remet au maître de poste, qui lui donne les chevaux.
Donc le courrier appela, et nous lui demandâmes : a — D'où venez-vous? » Il dit : « — D'Espagne. » C'était, en effet, le chemin. Nous lui dîmes : « — Avez-vous des lettres pour le gouverneur ? » Il dit : « — Non. Dépêchez-moi promptement. » Sur quoi nous lui demandons : « — Quoi de nouveau ? )> Il répond : « — Ce soir on a tué le roi de France avec un couteau dont par deux fois on l'a poignardé. » Sur ce on tomba d'accord de m'envoyer, moi, comme le plus leste, en donner avis au gouverneur. J'arrive, il était au lit, et, quand je lui dis la nouvelle, il en resta tout pantois, car il savait en quelles dangereuses conjonctures nous nous trouvions. Il me donna le bulletin, je revins à la muraille, nous le jetâmes dans la cassette et le courrier le prit. Il avait mis pied à terre et n'avait avec lui qu'un seul cheval, et il s'en fut, le tenant par la bride, dans la direction du maître de poste, qui était à une portée de mousquet de là.
Nous, nous poursuivîmes notre ronde, donnant
lyO MEMOIRES DE CONTRERAS
avis de ce qui s'était passé dans les corps de garde, dont tous s'émerveillaient. Le jour se lève, et voici que de tout le Cambrcsis, où il y a quantité de villages, les paysans s'en viennent, emportant leurs bardes dans des charrettes, pour les mettre en sûreté dans Cambrai. Ils disaient : « — Le roi mort, la soldatesque débridée va tout mettre à sac. » Et, avec tout ça, la mort du roi se trouva être mensonge, tellement qu'on me donnait la baie.
Tout cela s'étant passé comme vous venez de l'entendre, au bout de neuf jours pleins survient, courant la poste, un domestique de D. Ifiigo de Cardenas^ ambassadeur du roi d'Espagne à Paris. Et voici qu'il nous conte cette mort comme je l'ai contée, sans s'en écarter en un seul point. Il ajoutait que la maison de l'ambassadeur restait sous la sauvegarde de deux compagnies que la reine y avait fait mettre, crainte que le peuple, soupçonnant qu'il ne fût l'instigateur du meurtre, ne tuât l'ambassadeur et ses gens.
On s'émerveilla du cas. On fît appeler le maître de poste, on lui demanda: « — Avez-vous donné les chevaux telle nuit? » Il répondit : « — Non. » Sur quoi, on nous ordonna de répéter notre