CHAPITRE XII
Votre Grâce s'en aille avec Dieu et ne m'en demande pas la cause. Si quelque chose vous fait besoin, dites-le, je vous la donnerai, n II resta comme mort et s'esquiva dans Theure, ne pouvant s'imaginer que je ne revinsse pas sur ces paroles. J'appris par la suite qu'il était passé aux Indes, et oncques ne reparut en Espagne.
Avec tout ça, je restai plus de deux années quasi estropié des pieds et des mains qui me fourmillaient sans cesse, outre que le poison m'avait ôté la force que j'avais. Les médecins dirent que si je n'en étais pas mort c'est que mon estomac était habitué au poison, à cause qu'on m'en avait déjà donné à Rome si peu de temps auparavant.
Vint le Commissaire : il passa la montre de ma compagnie et nous nous mîmes en marche vers San Lucar où était parée la flotte qui devait aller aux Philippines. Je fus désigné pour m'embarquer sur le galion La Concepcion comme chef de trois compagnies qui y partaient. Nous sortîmes de San Lucar dans la direction de Cadix, pour, de là, appareiller vers les Philippines. Sur ces entrefaites arrive un ordre du roi nous enjoignant de ne pas partir, mais de nous incorporer à la flotte royale, et d'aller tous ensemble, les galions de l'argent et toutes les galères d'Espagne, à Gibraltar ; on disait qu'une flotte hoUan-
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daise y allait venir. Le prince Philibert était général de toutes ces forces.
. A l'entrée de Cadix il y a, à quatorze palmes sous Teau, un écueil qui a nom Le Diamant, sur lequel se sont perdus maints navires. Moi, comme le plus malchanceux, je m'y heurtai et me perdis à la vue de toute Tescadre. Nul ne se noya parce que je fus secouru par toutes les chaloupes de la flotte et par monseigneur le marquis de Santa Gruz ^ avec sa capitane. Le prince donna ordre de m'arrêter ; on me mena au galion oii je restai embarqué tant que dura l'expédition ; même je ne sautai à terre que le Conseil de la Guerre ne m'eût rendu la liberté, voyant qu'il n'y avait pas de ma faute. Nous croisâmes dans le détroit, de Gibraltar au cap Spartel, avec quelques navires de la flotte, pendant plus de trois mois, attendant toujours la flotte hollandaise qui jamais ne vint.
Cela se passait en janvier mil-six-cent-seize, et, en mars ou avril, arriva l'ordre de démembrer la flotte — comme il fut fait — et, en particulier, celle qui devait aller aux Philippines ; elle y faisait pourtant bon besoin. Ordre fut donné aux six galions de s'agréger à la flotte royale, et à l'infanterie, qui était la meilleure du monde, de
I. D. Alvaro II Bazan, 2^ marquis de Santa Ciuz, du Conseil d'Etat.