‹ Mémoires;Chapitre 110 sur 173 · CHAPITRE XII l · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII l

donnée. » On se mit à sa recherche ; on le trouva en la maison d'un muletier avec lequel il s'était mis d'accord pour passer à Séville. On l'amène devant moi. Je lui demande : « — La clef. » Il la tire. Le coffre ouvert, on y trouve de moins les objets que j'ai dit. Moi : « — Où as-tu mis ce qui manque? » — « Dans une cache. » On y va avec lui et on en rapporte tout, à l'exception de vingt-six réaies. Je dis alors : « — Fouillez-lui les poches. » On le fait, et on y trouve un paquet d'arsenic. Comme on le dépliait, l'hôtesse dit : « — Ah I messieurs, voilà le poison qu'on donnait au capitaine. » Quand on eut reconnu que c'était de l'arsenic, je dis au page : « — Traître ! que t'avais-je fait que tu aies voulu m'empoisonner? » Lui de répondre : « — Ce papier, je l'ai trouvé dans la rue. » Moi, je fais à l'alcade : « — Senor, mandez céans le bourreau ; celui-ci dira la vérité. » Mais l'alcade : « — Mieux vaut qu'on le mène en prison, qu'on lui fasse procès dans les formes et qu'on lui applique la question. Nous saurons bien qui l'a poussé à ce crime. )> Cela me paraît bon ; j'appelle l'alférez, que je n'avais vu de deux jours, et lui donne ordre de mener l'enfant en prison entre quatre soldats. De peur, il obéit ; mais se sachant la cause de tout le mal, il passe en l'emmenant par l'église de Santo Domingo ; il lui conseille d'y chercher asile. Le petit gaillard ne se

igO MEMOIRES DE CONTRERAS

le fît pas dire deux fois. Ce n'est pas tout. L'alférez exhorte les moines : « — Surtout, ne le livrez pas ; le capitaine le ferait pendre sur l'heure. » Les moines Técoutent et envoient l'enfant à Séville la nuit même.

Dès qu'on cessa de me donner de l'arsenic j'allai me rétablissant, car Dieu voulut me conserver. Lui sait pourquoi. Je guéris, me levai, à la joie de toute la ville, et me déterminai d'aller à Séville avec six soldats. Là, je fis diligence pour chercher le petit page ; je le trouvai facilement et le ramenai à Osuna où on l'espérait pour lui injfliger un châtiment exemplaire. On instruisit la cause et on le mit à la question. Il confessa avoir fait cela sur l'ordre de l'alférez, lequel lui avait fait de grandes offres. On l'eût voulu pendre, mais on ne lui trouva pas l'âge requis et, par ainsi, lui donna- ton cent coups de fouet, lié à un poteau dans la prison, et lui coupa-ton à chaque main les deux doigts dont il saupoudrait d'arsenic ma nourriture.

En la confession que j'avais faite à l'article de la mort, j'avais offert à Dieu, par devant mon confesseur, de pardonner à qui aurait été cause de ma mort; le confesseur l'avait exigé de moi, sachant que c'était l'alférez. Quant audit alférez, le gouverneur le voulut arrêter, mais point n'y consentis. Je l'avais fait appeler, et lui avais dit : w — Que

Page 1