‹ Mémoires;Chapitre 115 sur 173 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

pris en affection et je regrette de n'avoir pas une enseigne à vous donner. » Il fut très satisfait de cela, et dit : u — Eh 1 certains autres s'en acquitteraient plus mal que moi. » Alors, moi : a — Eh bien, si vous voulez être sergent de cette compagnie, allez à terre et demandez cette place. Que si vous n'avez pas d'argent pour acheter une hallebarde, je vous en donnerai, moi. » Il réplique : (( — J'ai encore cinquante piastres, puisque Votre Grâce me fait tant d'honneur. » Il vous faut savoir qu'il y avait tel de ces hommes qui donnait deux cents réaies de huit pour qu'on le laissât aller à terre. Je lui donnai un papier pour le contador, et dis : u — Allez. Votre Grâce a le pied à l'échelle pour devenir alférez. Et prenez garde que j'ai confiance en vous. » Il sauta dans la barque, s'en fut à terre, demanda la place «t revint sur-le-champ avec sa hallebarde.

Lorsque les bravaches le virent sergent, ils crurent leur affaire dans le sac ; mais moi, mettant à exécution ce que j'avais déterminé, j'appelai le sergent dans la chambre, et lui dis : a — Vous voici désormais un autre homme qu'avant. Pour un officier le moindre délit est trahison, ce qui n'est pas pour un soldat. Dites-moi donc, par la vie du sergent que vous êtes, lesquels de ces hommes sont les plus dangereux et les plus bravaches. » Il riposte : « — Taisez-vous, Votre Grâce,

igS MÉMOIRES DE CONTRERAS

ces gens-là ne sont que pauvrets. Il n'y a que Calderon et Montanés qui soient à peu près hommes de bien. » Je dis : a — Donc, à la nuit, quand nous leur signifierons de se retirer, trouvez-vous là, l'épée nue. > — u A quoi bon, senor? Mais, vive Christ I il suffit d'un gourdin. » — a INon, dis-je, les soldats, lorsqu'ils perdent la vergogne, ce n'est pas par le bâton qu'on les châtie, mais par répée. »

La nuit venue, je dis, à l'accoutumée : « — Sus, messieurs, en bas; c'est l'heure. » Ils me répondent avec leur insolence habituelle : a — Paix donc 1 )) Moi, qui étais proche de Calderon, je lève mon épée et lui en décoche si grande taillade qu'on lui voyait la cervelle; et je fais : (c — \h\ insolente canaille, en bas I » En un clin d'œil chacun était dans sa tanière, doux comme brebis. On me vint dire : (( — Savez-vous, senor capitaine, que Calderon se meurt ? » — u Qu'on le confesse et le jette à la mer. » Et, par ailleurs, je donnais ordre de le panser. Je fis incontinent mettre aux ceps le Montanés, grâce à quoi toute cette gent fut si soumise qu'ils ne soufflèrent même pas un (( Vive Christ 1 » de toute la traversée ; il faut vous dire que quiconque sacrait, je le faisais rester planté une heure avec, sur sa tête, un morion pesant trente livres, et un plastron du même poids.

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