CHAPITRE XIV
sence du roi, et, le genou fléchi, lui donnai le» deux lettres : celle de créance et celle du duc. Le roi les remit à D. Baltasar et se mit à m'interroger sur les choses de la Mamora. D. Baltasar dit : « — Lechuga, par sa lettre, s'en remet au porteur. » Je donnai à Sa Majesté autant d'informations qu'elle en désira, tellement qu'elle prit en sa main le cordon auquel était suspendu mon ordre, et, jouant avec lui, le roi m'interrogeait et je répondais.
Au bout d'un moment D. Baltasar dit : u — Allez TOUS reposer, vous devez être fatigué. » Je descendis par les cours où le portier du Conseil d'Etat, qui tenait ce jour-là séance, était à m'attendre. Il m'introduisit au milieu de ces seigneurs qui me reçurent tous debout. Ils me demandèrent en quel état j'avais laissé les choses ; je les en informai, et ils furent satisfaits. Sur quoi je me rendis, à cheval sur mes postiers, à la maison d'un oncle que j'ai à la Cour, Correo Mayor du Portugal. Je me reposai, j'en avais bon besoin.
JE DEMANDE UN POSTE d'aMIRAL.
Le lendemain vient à mon logis un hallebardier m'appeler de la part de D. Baltasar. J'y vais, très content. Quoiqu'il fût entouré de force gens
2l8 MÉMOIRES DE CONTRERAS
qui lui voulaient parler, on me fait place. Il s'assied sur une chaise, me fait asseoir sur une autre, puis il me demande quels emplois j'avais remplis, ajoutant : « — Sa Majesté vous veut faire grâce. )) Je dis : « — J'ai été capitaine d'infanterie espagnole. Je suis présentement attaché à la flotte des] Philippines dont je recueille les débris, à cinquante écus de solde mensuelle depuis plus de deux ans. » Il me demande : « — Où vous portent vos inclinations, sur quoi avez-vous jeté les yeux ? » Moi : « — Senor, je ne suis pas enorgueilli par mes états de service. Le Conseil m'a proposé pour un poste d'amiral de quelque flotte. )> Il dit : « — Jésus! senor capitaine, on le donnera incontinent à Votre Grâce avec un gentil secours d'argent. ) Je lui baise les mains pour cette faveur ; il ajoute : a — Adressez-vous au secrétaire Juan de Ynsastegui ; il vous donnera votre brevet. » Je retournai content au logis, et, le lendemain, étant entré en la secrétairerie, je fais rencontre de D. Baltasar. Il me fait : a — Comment va? Prenez ce brevet et ce billet, et ayez patience. C'est présentement tout ce que Sa Majesté peut faire en matière de maravédis. » Je dis : « — Senor, je n'ai besoin d'argent s'il y en a si grand faute. Ce que je cherche, c'est la réputation, non l'argent. » Et je lui rendis le billet qu'il ne voulut reprendre ; mais il prisa fort ma libéralité, comme il le dit.