CHAPITRE XIV 2l
jusqu'à Tlemcell^ trente lieues en amont; il est navigable sur tout son parcours et donne de telles facilités pour se ravitailler à si bon marché qu'on pourrait y parer une excellente flotte ; c'est bien pourquoi les Hollandais étaient si friands de la place.
Voulez-vous sentir tout le mal qui nous pouvait advenir de ce fleuve navigable aux gros galions ? Sachez que trois lieues plus loin, sur la même côte, il y a un endroit appelé Zalé (Salé), où est une excellente forteresse qui appartient aux morisques andalous. Bien qu'il n'y ait là qu'un méchant ruisseau où ne peuvent tenir que nefs de faible tirant, telles que tartanes et pataches, lesdits morisques, avec leurs coquilles de noix, désolent déjà notre côte d'Espagne. Pas d'année qu'il n'entre en ce Zalé plus de cinq cents esclaves pris sur nos vaisseaux à leur arrivée des Indes, des îles Terceires et Canaries, du Brésil et de Pernambuco ; car, leurs prises faites, — c'est nuit et jour qu'ils en font sur la côte du Portugal, — les corsaires sont chez eux en une nuit. On dira que je sors du récit de ma vie et que je me mêle d'écrire l'histoire ; et, ma foi, aussi bien m'en pourrais-je mêler.
I. L*Oued Sebou ne passe pas à Tlemcen, il prend sa source dans l'Atlas et décrit avant de se jeter dans la mer un demi-cercle autour de la ville de Fez.
3l6 MÉMOIRES DE CONTRERAS
Je sortis cette nuit-là hors la barre de la Mamora, et je vis le jour se lever à Cadix ; j'entends que j'y entrai avant midi. Je fus à Conil, où était le duc. Il me pria à dîner et, au fruit, lut la lettre de créance dont le gouverneur m'avait chargé pour le roi ; il se réjouit fort de la voir, et me dit de partir pour Madrid sans perdre de temps. Il me remit une lettre pour le roi, un certificat tout à mon honneur et dont je fais grand cas, plus, en une bourse, cent doublons. u C'était là, disaient ses serviteurs, la plus belle prouesse qu'il eût faite en sa vie. »
J'allai au Puerto de Santa Maria, où le proveedor des frontières me donna cent cinquante écus pour courir la poste, et en trois jours et demi je fus rendu à Madrid ; de sorte que, neuf jours après avoir quitté l'Espagne, je faisais mon entrée à Madrid, étant allé d'Espagne en Berbérie, revenu de Berbérie en Espagne, et, delà jusqu'à la Cour; or, de Cadix à Madrid seulement, il y a cent huit bonnes lieues de terre.
Je mis pied à terre au Palais et montai en corps, comme je me trouvais, au cabinet du roi, d'où sortit monseigneur D. Baltasar de Zuniga^ — au ciel soit-il ! — auquel je rendis compte de tout; puis j'entrai avec Son Excellence en la pré-
I. D'abord gouverneur, puis ministre de Philippe IV. 11 mourut en 1622 président du Conseil d'Italie.