CHAPITRE XVI
et qu'aucun de ces regidores ou jurats ne sortirait jamais de chez lui ni n'irait nulle part sans ces estafîers, s'agît-il de la vie.
Moi, quand je me vis seul à la messe pontificale et que je connus la malice de ces coquins, j'appelai de mon siège le sergent, et lui dis : « — Allez-moi prendre tous les estafîers des magistrats, et, en la maison de chacun desdits jurats, mettez-moi six soldats avec ordre de manger tout ce qu'ils trouveront en le logis et en la cuisine ; qu'ils aient tout respect des femmes, mais qu'ils ne bougent de là jusqu'à nouvel ordre. » Ce qui fut exécuté sur l'heure, d'autant plus qu'à cause du jour de Pâques, il y avait des soldats chez qui on n'avait encore allumé le feu.
Les jurats eurent nouvelle de la chose, mais, comme leur faillaient leurs escogriffes en capes rouges, ils ne pouvaient bouger pour autant. Ils me mandaient gentilshommes et messages ; moi je répondais : « — Qu'ils viennent eux-mêmes. » Mais, empêchés qu'ils étaient, ils restaient chacun à l'endroit où les sergents avaient arrêté ses estafîers. L'évêque me pria de retirer les soldats de ces maisons, ou de relâcher les estafîers afîn que les jurats pussent retourner chez eux. Je consentis à retirer les soldats à condition qu'on leur donnât à chacun trois testons, qui font neuf réaies. Les jurats les donnèrent incontinent, parbleu I ils
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eussent lâché trois cents ducats pour ne les avoir plus chez eux, tant ils nous aiment, ces gens-là I Et croyez qu'avec leurs neuf réaies et leur dîner ces soldats et leurs camarades firent meilleures Pâques que les jurats ; car eux la firent, la Pâque, à Tendroit où on leur avait pris leurs valets, ne retournant mie chez eux pour ne pas rompre avec la coutume et ne pas perdre le privilège.
L'évêque fit instance pour que je libérasse les hommes aux capes rouges. Je répondis : « — Si je les ai tous fait saisir, c'est pour qu'ils ne se puissent dérober, en en rejetant le soin l'un sur l'autre, au devoir de m'apporter et me placer le coussin en l'église. Toutefois, qu'ils paient chacun un ducat pour le couvent des Repenties, et qu'on les délivre. » Ils payèrent dare dare, et mes jurats sortirent de leur cercle enchanté, car pour eux ce n'était rien moins.
Quelques petites affaires m'advinrent encore avec ces magistrats. Ils avaient mis le poisson et la viande à prix hauts, et le pain aussi, moyennant quoi les marchands leur donnaient tant en nature sur la viande, le poisson et les salaisons, et tant en argent sur le pain. Ce qu'ayant su, je leur recommandai de m'appe^er quand ils fixeraient les taxes. Ce qu'ils firent.
Au moment donc où ils décidaient la taxe, moi je fais : w — Vos Seigneuries ne voient donc pas