El rey sin reino (Le roi sans royaume), publié en i6â
Il ALONSO DE CONTRERAS ET SES MEMOIRES
tures en un poème héroïque; intention avortée, mais qui, vraisemblablement, a suggéré à Contreras l'idée de les écrire lui-même. Ne regrettons pas le poème. S*il faut en juger par la préface vraiment un peu bien grandiloque de Lope, répopée du u Phénix des poètes » n'aurait pas valu le texte rude, hirsute et cru du soldat de fortune a sans rhétorique ni discrétion. »
Ce n'est pas qu'il soit un modèle de grammaire ni de morale, cette autre grammaire ; non, mais c'est un des livres les plus divertissants qui soient^ et les plus accusés ; c'est écrit à la diable par un homme qui agissait à la diable. Ce corsaire de Contreras a une brièveté qui touche à la fois au comique et à l'héroïque. En une même phrase, il nous mène à toute bride et à toutes voiles des Flandres en Sicile, à Malte et au Levant. Avec cela un cynisme inusité dans le bien et dans le mal tout à fait réjouissant et significatif. Et cet inculte, justement parce qu'il n'essaie pas de faire de la littérature, n'oublie presque jamais le trait juste et coloré. Il fait le désespoir des grammairiens et les délices de l'enfant et du sauvage qui dorment en nous.
ALONSO DE CO^Tl\ERAS ET SES MEMOIRES III
M. Serrano y Sanz semble surtout priser dans la vie de Contreras un texte rare dans cette Espagne si pauvre en mémoires. Cela est juste. Pour un peu, je renchérirais et je dirais que nous tenons là un texte sous bien des rapports unique. Il ferait également la joie — pour des raisons différentes — d'un Stendhal, d'un Gautier, d'un Dumas. La vie est très diverse mais la littérature est déplorablement monotone. C'est que ce sont des hommes de lettres qui l'écrivent. D'ordinaire, et même chez nous, dans notre pays si fertile en mémoires, ce sont des gens de plume qui écrivent l'histoire des gens d'épée, et des assis bien sages qui narrent les aventures des coureurs de terres et de mers.
Les héros ont mieux à faire qu'à se conter ; si, d'aventure, un capitaine retrace sa vie, c'est qu'il est, dans une certaine mesure, un lettré, ou tout au moins, un homme affiné par sa classe sociale] Les incultes et les rudes ont toujours été traduits, travestis, arrondis par les cultivés et les doux. Et voilà comment le monde, si prodigieuisement divers, s'atténue, s'atténue et s'uniformise jusqu'au mensonge et à l'ennui. Ici par fortune.
ir ALO.\SO DE CONTRERAS ET SES MEMOIRES
en Contreras, nous avons enfin un corsaire qui écrit à la corsaire, sans souci du beau parler ni des convenances, trop ignorant et trop fier pour ne pas se montrer à nous dans sa magnifique nudité. Et c'est à la fois scandalisant, ébouriffant, prodigieusement savoureux et parfois burlesque par rhabitude que nous avons du mensonge.
Tour à tour apprenti, gâte-sauces, valet, soldat, marin, pendard presque pendu, corsaire, pillard,, justicier, capitaine de terre et de mer, gouverneur de villes, ermite entre temps et commandeur de Tordre de Malte, pour couronner, Contreras a une vie que nos courages amortis considéreraient comme invraisemblable, si nous n'avions d'ailleurs confirmation de ses hauts faits, accidents et prouesses. Parti de rien, ayant touché à toutes les extrémités de ce que les cœurs faibles appellent remords ou malheur, il en vient à être reçu avec honneur par le roi et le pape et même intronisé chevalier dans l'ordre qui réclamait quatre quartiers de noblesse et des vertus. 11 est vrai que cet ordre était bien déchu de ses sévérités primitives, s'il en eut jamais. On peut conclure du récit de Contreras que les chevaliers accueillaient volon^
tiers (c'est une accusation qui remonte au Moyen- Age) les enfants perdus de L'Europe.
Bien en prit à Contreras, après quelque peccadille , de connaître un chevalier de cet ordre qui avait commencé — ainsi vont les choses de ce monde — par rhôpital et la charité pour finir par la course et le pillage. Sans quoi il eût été pendu. Au lieu d'être pendu, il devint capitaine de frégate, jouit des quiracas et du butin, et pendit un peu les autres par dessus le marché. Quelle vie ardente et romanesque de courses, prises, batailles et rapts ! Contreras, bien mieux que Vertot ou Baudoin, nous donne plus d'un jour singulier sur la vie de l'ordre devenu nid de pirates, mais toujours sentinelle de la Chrétienté. Il y avait belle lurette que le vœu de virginité n'était plus qu'un souvenir. Soieries d'Orient, damas et sequins de Constantinople passaient en un clin d'œil aux mains des belles Maltaises. Toutes les vertus qui tiennent aux armes, parmi lesquelles il ne faut pas compter la chasteté ni la douceur. De la piété, de la débauche et de la bravoure. Ripailles et batailles. On passe des bras de la quiraca aux bras de la mort. Qu'importe ! cette vie est si riche d'émotions vio-
lentes et de grandes actions aussi I Peut-on perdre son âme quand on sauve la chrétienté ? En attendant on écume la Berbérie et le Levant. On vit toujours au guet dans le dédale de TArchipel.
Il y a dans Contreras tels détails, comme la complicité des Grecs, le bon accueil de Vamin de Surras, qui expliquent comment était possible cette extraordinaire vie d'aventures, autrement inexplicable. Contreras envoyé là en éclaireur, s'il a beaucoup pillé, a préservé après tout plus d'une ville chrétienne du pillage et du viol. La madone Taura pardonné.
C'est un plaisir de paradoxe de voir le capitaine servant d'armes courir ces rivages antiques, devenus pour les barbares d'Occident comme une terre nouvelle et presque une Amérique d'avant FAmérique. Le rapprochement est mieux qu'ingénieux. Les aventuriers d'Orient, que nous oublions trop depuis l'épopée transatlantique, préparent et expliquent les aventuriers d'Occident et du Nouveau-Monde, Rude éducation que celle de cette Méditerranée du Levant devenue pleine d'embûches et de promesses. Le Mexique fut d'abord en Syrie et l'El Dorado en Egypte. Colomb — j'en
ALOXSO DE COXTRERAS ET SES MÉMOIRES Vit
suis frappé — Colomb, qui ne s'est pas fait en un jour, a mené en ces mers Levantines une vie assez pareille à celle de notre aventurier. Contreras et les hommes de sa trempe, chevaliers, corsaires, sont le trait d'union entre les vieux croisés et les conquistadores de T Amérique. Magnifique unité de FAventure I
En même temps j'avoue qu'il y a là de quoi sourire, car le beau forban Contreras, sauf pour l'intrépide bravoure et le goût du risque, ne ressemble que d'assez loin au pur Godefroy de Bouillon ou au mystique et grand Colomb.
Mais ce n'est pas surtout par des raisons si lointaines et si extrinsèques que Contreras est si savoureux. C'est par lui-même, par l'espèce d'hommes qu'il peint avec crudité, ces hommes qui n'ont pas d'histoire et qui paraissent invraisemblables à notre siècle amorti par la littérature et la sécurité. Quels gaillards ! Comme ils rebondissaient ! Du moment qu'ils avaient des bras et du courage, le monde était à eux. Foin du passé et de la hart qu'on a eue au col ! Cent mésaventures — cela s'appelait alors des mésaventures ! — dont la moindre suffirait aujourd'hui à écraser
un homme à jamais laissent Contreras aussi joyeux, brave et bravache que devant. Un moment il est accusé de complot d'État. Une histoire extraordinaire. On assure qu'il est chef et roi de la révolte des Maures d'Espagne. Prison, potence une fois de plus en perspective. Baste ! il s'en tire, redevient capitaine de mer et de terre et recommence prouesses si diverses qu'elles eussent lassé Lope lui-même, plume pourtant facile.
Comment il meurt, on ne sait. Pendu, roi d'une île, gouverneur de ville, moine, besacier, brillant officier ? Personne ne l'a pu découvrir. Et cette obscurité finale couronne d'un harmonieux mystère la vie de l'extraordinaire aventurier.
Marcel Lami.