CHAPITRE V 6l
Incontinent, j'ordonnai au capitaine de passer à mon bord, ce qu'il fit. Je lui demandai : a — Où avez-vous armé ?» — a A Messine. » — u Votre patente ? )) Il me la donna bien, mais elle était fausse ; en conséquence, j'embarquai incontinent à mon bord la moitié de ses gens, les mis aux fers et les remplaçai sur sa frégate par autant des miens.
Or les voilà qui commencent à se plaindre en disant : a — Mais ce n'est pas notre faute ; c'est Jacomo Panaro (c'était le nom de leur capitaine) qui nous a abusés en nous disant qu'il tenait patente du vice- roi. » Et d'ajouter : c( — Vous, nous ne demandons qu'à vous servir, à vous suivre au bout du monde ; mais Jacomo, quant à marcher avec lui, non, non, pas d'un palme. » Et encore : u — Nous, nous ne savions pas qu'il allait capturer le curé ; c'est pour ça que quand votre frégate est entrée dans le port et que le capitaine a voulu s'enfuir avec le pappa, nous n'avons pas voulu et vous avons attendu. » Là-dessus, je pris le parti de ne pas les mettre aux fers, et je débarquai le capitaine sur l'îlot, tout nu, sans vivres d'aucune sorte, pour lui faire expier son péché en mourant de faim.
Je partis avec les deux frégates et j'arrivai au port : toute la population de l'île était là. Je débarquai le pappa. Là-dessus, voilà ces braves
62 MÉxMOIRES DE CONTRERAS
gens à pousser des cris et à me couvrir de bénédictions ; on leur apprit que j'avais laissé le capitaine dans l'îlot, nu et sans nourriture. Ils me supplièrent à genoux de l'envoyer chercher. Je leur dis : (( — Ne me chauffez pas les oreilles ; ainsi se châtient les ennemis des chrétiens, les voleurs ; et vous devriez me remercier de ne lavoir point pendu. )) Nous montâmes à l'église du village après avoir laissé mes frégates sous bonne garde ; j'y laissai tout mon monde hormis un camarade que j'emmenai.
A leur entrée dans l'église, s'assirent sur les bancs les plus gentilshommes d'entre ces gens de l'île — si toutefois ils ont des gentilshommes dans ces parages — je veux dire plutôt les plus huppés, dont il y a, plus ou moins, en tous pays. Moi, ils me firent asseoir tout seul sur une cathèdre, un tapis sous les pieds. Un moment après, le curé arriva, revêtu de ses plus beaux ornements, comme pour Pâques, et commença à chanter, toute l'assemblée disant en répons : <( — Christo saneste, » Par quoi ils rendent grâces à Dieu. Le pappa me donna de l'encensoir par le visage, puis me baisa à la joue. Alors, tout le monde s'approcha, les hommes en premier, les femmes en dernier, et de m'embrasser eux aussi à la suite. Sûr qu'il y en avait là de diablement belles de qui les baisers ne m'ennuyaient pas ; et