CHA.PITRE V
Où je poursuis jusqu'à ce que, du Levant, je retourne à Malte.
Arrivé que je fus à Stampalie, j'entrai au port. C'était jour de fête. Dès que les vedettes me signalèrent, presque tout le pays dévala à ma rencontre, le- capitaine Georges en tête (ainsi se nommait-il) ; et ils m'appelaient o morfo pâlicarto, ce qui veut dire joli garçon. Arrivaient des ribambelles de femmes et mariées et demoiselles, en corps, avec leurs basquines à mi-jambe, leurs petites vestes rouges, leurs manches presque collantes du haut, mais du bas évasées avec des pans tombant jusqu'aux flancs ; enfln leurs bas de couleur, leurs souliers de même, parfois des mules ajourées à leur bout pointu ; parfois ces mules sont de velours, assorties à leur vêtement ; qui peut est vêtu, chaussé de soie ; qui non, d'écarlate. Leurs perles, comme nous au cou, elles les mettent au front. Les plus à leur aise portent aux oreilles des pendants d'or et aux poignets des bracelets de même. Parmi elles, il y
6o MÉMOIRES DE CONTRERAS
en avait quantité qui étaient mes commères ; j'avais tenu leurs enfants sur les fonts.
Tout ce monde-là venait à moi triste à pleurer. A grands cris, il me demande de lui faire justice : un frégate de chrétiens leur avait par fourbe enlevé leur pappa (qui est leur curé) et demandait pour sa rançon deux mille sequins. Je demandai : a — Où est il ? Quand l'a-t-on fait captif? )) — (( Ce matin, et nous n'avons pas entendu la messe, et il est deux heures de l'aprèsmidi. )) Je me remis à questionner : w — Oii est la frégate chrétienne qui l'a enlevé ? » Réponse : (( — AlU Despalmador. » C'est un îlot voisin, à deux milles de là. J'y dirigeai ma frégate, bien paré, puisqu'on était forcé, bien qu'ils fussent chrétiens, d'aller combattre ces gaillards à cause qu'ils arment sans patente ; qu'ils sont tous gens de mauvaise vie ; qu'ils brigandent maures et chrétiens, comme se voit ; qu'enfin, ils avaient fait captif le curé et en voulaient deux mille sequins.