‹ Mémoires;Chapitre 4 sur 173 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Sur quoi, en sortant de l'école, nous allâmes à raccoutumée jouer sur la place de la Concepcion Jerônima. Comme je sentais encore la douleur des coups de fouet, je tirai le couteau de mon écritoire, je jetai le gamin à terre bouche au sol et je me mis à donner du couteau ; et, comme il me sembla que je ne lui faisais pas de mal; je le retournai bouche en l'air et lui donnai dans les tripes. Tous les camarades se mettant à dire que je l'avais tué, je m'enfuis, et, le soir, je retournai à la maison comme si je n'avais rien fait.

Ce jour-là il y avait faute de pain, et ma mère nous avait donné à chacun un pâté d'un sol. Nous étions en train de le manger, quand, à la porte, on heurta durement. « — Qui est là ? » — c( La justice. » Sur quoi, je montai au haut de la maison et me fourrai sous le lit de ma mère ; l'alguazil entra, me chercha, me trouva, et, me tirant par un poignet : (( — Ah ! traître, qui m'as tué mon flls. )) On m'emmena à la prison de Cour. Là, interrogatoire ; je niai toujours.

Le lendemain on me fît comparaître avec vingt-deux autres enfants qu'on avait arrêtés, et, le rapporteur rapportant que j'avais frappé avec le couteau de mon écritoire, je dis que non, mais que quelque autre enfant avait fait le coup. Sur quoi, nous voilà tous les enfants à nous gourmer dans la salle des alcades, chacun soute-

O MEMOIRES DE GONTKERAS

nant que c'était l'autre qui avait fait le coup ; et ce ne fut pas petite affaire de mettre le holà et de nous tirer de la salle.

En fin de compte, le père fît tant et si bien qu'il prouva en deux jours que c'était moi le coupable. Mon âge fit qu'il y eut grand débat entre les juges. A la fin, c'est d'être mineur qui me sauva ; on me condamna à une année de bannissement de la Cour, avec défense d'en approcher de cinq lieues et de rompre mon ban sous peine de le voir doublé. Sur quoi, je filai incontinent pour le purger et le seîior alguazil resta sans fils, car il mourut le troisième jour.

Je passai mon année de bannissement à Avila, chez un mien oncle qui était curé de l'église de Santiago en cette ville ; ma peine faite, je retournai à Madrid.

Dans les vingt jours de mon arrivée, arriva aussi le prince cardinal Albert * qui venait de gouverner le Portugal et qu'on mandait gouverner les Flandres.

I. Albert, archiduc d'Autriche (i 559-1 621), 6* fils de Maximilien II. Elevé à la cour de Philippe II; cardinal en 1577 ; vice-roi de Portugal en i584. Fut nommé lieutenant du roi dans les Pays-Bas, où, ayant renoncé à l'état ecclésiastique, il épousa en 1698 l'infante Isabelle Claire Eugénie, fille de Philippe IL

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