UN ORFEVRE
Ma mère avait partage ses biens. Sa dot prélevée, il restait à répartir entre les huit enfants six cents réaies. Je dis à ma mère : u — Senora, je veux aller à la guerre avec le cardinal, » Elle me dit : « — Béjaune, qui n'es pas sorti de la coquille et qui veux aller à la guerre ! A cette heure, je t'ai engagé apprenti chez un orfèvre. » Je dis que je n'avais aucun goût de servir personne sauf le roi. Malgré quoi, elle me conduisit chez l'orfèvre, qui s'était entendu sans mon congé. Elle me laissa en sa maison, et la prime chose que fit ma maîtresse fut de me donner une cruche de cuivre, et pas petite, pour aller à l'eau à la fontaine de Los Caîlos del PeraL Je lui dis : \( — Je ne suis pas engagé comme valet, mais comme apprenti ; envoyez chercher l'eau par qui vous voudrez. » Elle leva son patin pour me frapper ; moi je levai la cruche, la lui jetai, encore que je ne pouvais lui faire mal, manque de force, et de défiler les escaliers.
Me voilà chez ma mère, hurlant : « — Est-ce que je dois servir de porteur d'eau, maintenant ? » Sur quoi, arriva l'orfèvre qui me voulut battre ; je sortis, m'approvisionnai de pierres et me voilà
8 MÉMOIRES DE CONTRERAS
à les lancer. Des gens survinrent et, le cas entendu, demandèrent pourquoi on me voulait forcer dans mes inclinations. Là-dessus s'en fut r orfèvre et je restai avec ma mère à qui je dis : (( — Sefiora, Votre Grâce est chargée d'enfants ; laissez-moi gagner ma vie sous ce prince. » Ma mère s'y prêtant, me dit : a — Mais je n'ai rien à te donner. » Je dis : a — N'importe, je gagnerai pour tous, avec l'aide de Dieu. )> Néanmoins elle m 'acheta une chemise et des souliers de peau de mouton, me donna quatre réaies et sa bénédiction. Avec quoi, un mardi, sept septembre mil cinq cent nonante-cinq, à Taube, je sortis de Madrid derrière les trompettes du Prince Cardinal,