‹ Mémoires;Chapitre 42 sur 173 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

cas, dont s'émerveillèrent tous mes gens. Mais si, là où j'étais perché, on me voulait de l'amour, en bas, encore bien plus m'aimaient les hommes de mon bord. Ils commencèrent à prendre les armes et sortirent une moyenne de chaque frégate, les hissèrent sur un moulin à vent qui était vis-à-vis et à petite distance de la porte, et, par mon camarade, ils envoyèrent dire à ceux qui me tenaient enfermé de me laisser partir, sinon qu'ils entreraient de force et mettraient le pays à sac, puisque c'était là le loyer de tous les grands services que nous leur avions rendus.

Les gens de l'île s'émerveillèrent de me voir tant aimé et dirent : a — Nous ne nous étions pas trompés en vous voulant pour seigneur. Au moins donnez-nous votre parole de revenir quand vous aurez rempli vos obligations. » — (^ La voilà. )) Ils me prièrent de donner la main à la fillette et de la baiser sur la bouche. Ce que je fis de bon cœur ; et je suis certain que, si j'avais voulu prendre mon plaisir de la belle, facile eût été la chose. Le pappa me donna trois tapis beaux à souhait ; la fillette deux paires de coussins bien brodés, quatre mouchoirs et deux berriolas ouvrées de soie et d'or. Ils envoyèrent grands rafraîchissements à mes frégates et moi je fis mes adieux. Et leur émotion ne fut pas moindre qu'elle le sera au jour du Jugement.

66 MÉMOIRES DE CONTRERAS

De Stampalic, j'allai à une île qui s'appelle Morgon (A.morgos). Là, après avoir fait jurer à réquipage de ne pas toucher à biens de chrétiens, je congédiai la frégate que j'avais prise, car il faut vous dire qu'en ces parages-là il est prudent de ne marcher qu'avec une frégate et encore cette frégate bien armée, montée par des hommes s'entendant comme frères et ne dormant que d'un œil.

De Morgon, je cinglai vers l'île de Saint-Jean de Pathmos, où le saint Evangéliste, banni par l'empereur, écrivit l'Apocalypse ; on y voit encore la chaîne qu'il portait quand on ly amena prisonnier.

En chemin, je fis rencontre d'une barque grecque qui transportait deux Turcs, dont un renégat : c'était le comité de la galère d'Hassan Mariolo ; il venait de se marier dans une île qui s'appelle Syra. Je leur passai les menottes et congédiai la barque. Je demandai au renégat, comme à homme qui ne pouvait pas ne pas le savoir, si l'escadre était assemblée. Il me répondit que non. Là-dessus, je continuai ma route, et, prenant langue à la ville de Pathmos, on m'y confirma le renseignement. Cette fois, je ne pouvais douter qu'il ne fût certain, parce que cette île a un château-fort qui sert de couvent et que ce couvent, très riche, est en trafic et en rapport avec tout le Levant par ses nombreux

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