‹ Mémoires;Chapitre 45 sur 173 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

avant qu'elles les eussent hissées, pris le vent et fait voile à ma poursuite, j'étais à plus d'un mille d'elles. Les voilà qui commencent à prendre le côté de la mer, et, pour sortir de la crique, force m'est de passer devant leur proue. Le vent tombe ; ils me donnent la chasse le temps de huit ampoulettes sans me gagner un palme de mer. Le vent revient : je hisse la voile ; eux aussi. Leur artillerie me couvre de plomb ; un boulet m'emporte ou me perce le pavillon du haut du mât ; un autre boulet me jette à bas la fourche à dégréer où se fixent le haut mât et les antennes. Quand la grand'vergue s'écroula, j'eus grand peur d'être coulé à fond ; d'autant plus que pour m'atteindre l'ennemi usa d'une astuce de marin, savoir : Gomme tout son monde, pour voir ma frégate, chargeait la proue de sa galère, où il s'était accumulé et l'empêchait ainsi d'avancer, il fit faire à l'avant une barricade avec trois bancs et voilà la galère soulagée qui s'ébroue et gagne sur moi palme à palme.

Moi, me voyant quasi perdu, j'appelai mon industrie à mon aide. Eux tenaient le haut de la mer, et moi j'étais serré sur la côte : force m'était ou d'échouer ou de passer devant leurs proues. Or donc, dans ces parages, il y a un îlot proche de la terre ferme qui s'appelle le Xamoto (Samos) ; il s'y trouve une manière de port où nos galères de

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Malte ont coutume de se mettre à couvert pour faire quelque prise. Je dirigeai la frégate de ce côté et fis monter un matelot tout au haut du mât avec un caisson de poudre ; sur mon ordre, il la fit fuser deux fois et avec son capot il fît des signaux d'appel dans la direction de l'îlot. Ce que voyant, Tennemî, imaginant qu'il y avait là des galères de Malte, amena tout, assembla les voiles, vira, mettant à défaire le chemin qu'il avait fait toute la force dont il était capable, si bien qu'en peu de temps nous nous perdîmes de vue.

Sur ce, j'allai à une île qui s'appelle Nicaria où je restai bien gardé par mes vedettes, parce que l'île est haute et regarde au loin. Le lendemain, à la nuit, je partis pour l'île de Micono (Mykonos). J'y tombai sur une tartane française chargée de peaux de chèvres qui venait de Chio.

Elle m'apprit que le reis qui m'avait donné la chasse avec ses deux galères, — lequel était un garçon d'abattoir génois qui avait nom Soliman de Catania ^ — avait pensé mourir de chagrin d'avoir laissé filer une frégate de dessous les rames de sa chiourme. Je dis que c'était moi à qui c'était arrivé : le patron s'en émerveilla et n'en finissait pas de s'exclamer ; il m'avertit que

I. M. Ernest Mercier fait mention de ce Sliman-Katania dans son excellente Histoire de l'Afrique septentrionale^

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