‹ Mémoires;Chapitre 47 sur 173 · MALENCONTRE A PUERTO SOLIMAN · texte numérisé non relu

MALENCONTRE A PUERTO SOLIMAN

Peu de jours après on m'envoya faire la course avec deux frégates, Tune au Grand Maître, l'autre au Commandeur Monreal, mon patron de jadis, sans ordre de prendre langue.

Je partis de Malte avec les deux frégates qui avaient mine de deux galères, et portaient à leur bord chacune trente-sept personnes. Je m'engolfai dans la direction de l'Afrique ; je touchai d'abord au cap Bonandrea^, sept cent milles de

1. Les trois ornements de la grand'messe, une chasuble et deux dalmatiques.

2. Cap Bondaryah des géographes arabes, transformé en Bonandrea par les marins de la Méditerranée ; actuellement connu sous le nom de Ras el Hellat, dans le voisinage de Benghazi, en Tripolitaine.

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mer; je côtoyai les Salines puis j'allai à Puerto Soliman (Solloum, sur le golfe de même nom, en TripoUtaine), pour faire aiguade. Ma maiechance voulut que justement passaient là pour aller à la Mecque, où est le corps de Mahomet, grande quantité de Maures. Ils me dressèrent une embuscade autour d'un puits où j'avais à aller quérir mon eau ; toutes les approches en sont de joncs couvertes. Comme les Maures s'étaient mis nus et se confondaient ainsi avec la couleur fauve de la jonchère, mes hommes ne les démêlèrent pas.

Allaient à l'aiguade vingt-sept matelots avec des barils et seize soldats espagnols avec leurs arquebuses.^ Quand ils furent au puits, les Maures embusqués se découvrirent et tombèrent sur eux. Les matelots, abandonnant leurs barils, se mettent à fuir, et les soldats à combattre, en faisant retraite. Au tonnerre de l'arquebusade, j'arrivai à la rescousse avec vingt autres soldats ; les Maures approchaient déjà de la marine; à la vue du secours, ils firent arrêt. Ils m'avaient capturé trois soldats et m'en avaient tué cinq, lesquels me firent faute. Nos hommes en capturèrent deux, un vieux de soi^ftmte ans et un autre de guère moins.

Nous dressâmes le drapeau blanc et traitâmes du rachat des captifs. Moi, je leur en donnais

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deux pour deux, et le troisième, je le rachetais. Ils répondirent : « — Mais non, ce n'est pas un, mais tous les trois qu'il faut racheter ; ceux que tu as entre tes mains, tu n'as qu'à les emmener. » Nous en restâmes là. Les voilà qui me rap[)ellent et qui me demandent : « — Si tu veux tes l)aril8 pleins d'eau, qu'est-ce que tu en donnes? » Je leur dis : « — Ce qui me fait besoin, ce n'est pas l'eau, mais mes chrétiens » et certes, c'étaient mes barils d'eau plus que mes gens qui me faisaient besoin, car, sauf deux (pjartauts, il ne me restait plus de vaisseaux pour la mettre ; et faute à eux de nous donner les barils, nous étions bel et bien perdus. Comme par jeu : « — Qu'est-ce que vous demandez par chaque baril |)lein ? » — « Un sequin d'or. » Le demander était un, mais le donner deux, parce que nous n'avions pas fait de prise. (( — Nous n'avons pas de sequins. » — « Alors, donne-nous du biscuit. » — « Tope ! » et je leur donnai pour chaque baril pleiri d'eau une rondache pleiîie de biscuit, lequel ne me faisait pas faul«.

Je recouvrai jusqu'au dernier mes vingt-sept barils ; cela fait, je revins à leur proposer d'échanger deux des chrétiens pour les deux Maures. Ils n'y voulurent entendre ; je m'occupai donc d'enterrer les morts sur la plage. Je mis une croix sur chacun d'eux, fia matin, je trouvai les ca-

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davres sur la grève; dont je restai suffoqué. Je crus qu'ils avaient été déterrés par des loups. Mais, quand je les vis de près, je sursautai d'horreur : ils étaient sans nez et sans oreilles, le cœur arraché ! Je pensai en perdre le sens ; j'arborai le drapeau blanc et je leur représentai comme ils avaient mal fait. Eux de répondre : u — Nous emportons ces cœurs et ces oreilles pour les offrir à Mahomet en mémoire de la grâce qu'il nous a faite. » Moi, de colère : « — Je vais en faire autant à mes deux prisonniers. » Ils répondent : <{ — Nous aimons mieux dix sequins que trente Maures. » Cela étant, je coupai, eux présents, le nez et les oreilles aux deux prisonniers et les leur jetai à terre en criant : a — Emportez donc aussi cela. » J'attachai les deux Maures dos à dos, je pris la mer, les jetai à leurs yeux par dessus bord, et cinglai vers Alexandrie.

Je ne trouvai rien sur cette côte et je passai à la ville de Damiette, en Egypte; j'entrai dans le fleuve Nil pour voir si je rencontrerais quelque bateau chargé. Je n'y rencontrai rien. Je traversai jusqu'à la côte de Syrie, à cent trente milles de là. J'arrivai aux côtes de Jérusalem qui sont à vingt-quatre milles de cette cité sainte. J'entrai dans le port de Jaffa où je trouvai quelques barques dont l'équipage prit la fuite. De là, je passai à Castel-Pelegrin (Césarée), sur la même

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