CHAPITRE VI
Où est racontée mon arrivée en Espagne, et des étranges aventures qui m'y advînrent*
Je m'embarquai dans le galion, qui s'appelait Saint Jean ; en six jours nous arrivâmes à Barcelone.
J'appris que la Cour était à Valladolid ; sans aller à Madrid, j'y courus : on y faisait, à ce qui m'était revenu, promotion de capitaines. Je présentai mes papiers au Conseil de la Guerre ; l'un des conseillers était D. Diego Brochero^ qui, depuis, fut Grand Prieur de Castille et Léon. Il me voulut du bien — je ne lui étais pas inconnu — et me demanda si je voulais être alférez d'une des compagnies qu'on allait lever incessamment.
I. D. Diego Brochero de Anaya, de l'Ordre de Malte. Originaire de Salamanque ; esclave à Gonstantinople ; corsaire dans les mers du Levant ; occupa en Espagne plusieurs postes importants, tels que majordome delà Reine (1622); superintendant des flottes (1624) ; nommé Grand-Prieur à la mort et en remplacement de Philibert de Savoie; mourut à Madrid le 3o juillet 1625.
go MEMOIRES DE CONTRERAS
Je répondis que oui, et le lendemain, quand j'allai le voir, il me dit : « — Allez baiser les mains du capitaine D. Pedro Jaraba del Castillo pour la grâce qu'il vous a faite de vous confier son drapeau. »
Je donnai mon mémoire au Conseil de la Guerre en leur demandant d'approuver ma nomination ; ce qu'ils firent en considération de mes faibles services. Je reçus deux tambours, leur achetai des caisses, et fis un drapeau conséquent. Le capitaine me donna commission et pouA^oir d'arborer le drapeau dans la ville d'Écija et le marquisat de Priego. Je pris des mules, et, avec le sergent, mes deux tambours et un mien valet, nous voilà sur le chemin de Madrid où nous arrivâmes en quatre jours.
J'allai mettre pied à terre devant chez ma mère, qui était restée seize ans sans rien savoir de moi. Quand elle vit par dessus le marché tant de mules, elle s'émerveilla. Je fléchis les genoux en lui demandant sa bénédiction, et en lui disant : a — Je suis votre fils Alonsillo. » La pauvre n'en revenait pas et restait toute confuse parce qu'elle s'était remariée. Il lui semblait qu'un grand fils, et soldat, ne le prendrait pas bien, comme si se marier était un crime ; et c'en était un, après tout, pour qui avait tant d'enfants. Je la confortai et pris congé pour aller loger à l'auberge : il n'y
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avait pas place en sa maison, qui, pour elle et son mari, était déjà étroite.
Le lendemain je me mis en mon plus bel arroi. Mes soldats en grand appareil — je les emmenais avec moi, — mon domestique derrière, tenant répieu, j'allai la voir et faire visite à son mari. Ils m'invitèrent à diner pour ce jour-là — Dieu sait s'ils avaient seulement de quoi manger euxmêmes ! — aussi envoyai-je en suffisance tout ce qu'il fallait pour dîner. Au fruit, j'appelai mes petites sœurs, — il y en avait deux ; — je leur donnai des babioles que j'avais rapportées de là-bas, et de quoi les habiller, elles et les trois petits frères ; je donnai pour tous, car l'argent ne me faisait faute. A ma mère je donnai trente écus ; de l'affaire, la bonne se crut riche ! Làdessus je lui demandai sa bénédiction. Le lendemain, je partis pour Écija, en lui recommandant de respecter le nouveau père.