CHAPITRE I
que je portais à ma ceinture. Je demandai au marchand s'il voulait jouer mon mauvais capuchon. En un tournemain il s'en fit bon, et me voilà en corps ; présage certain que je devais être incorporé comme soldat. Il ne manqua pas de se trouver là quelqu'un pour me donner ce nom, et, de plus, pour demander au marchand de me donner une réale ; lequel me la donna, et un peu de larron de réjouissance ; tellement qu'il me semblait que c'était moi le gagnant.
Ce soir-là, j'allai au palais ou plutôt aux cuisines pour profiter du feu, car il fraîchissait ; je me faufilai parmi d'autres marmitons. Au matin, les trompettes sonnèrent le départ pour Guadalajara, et il fallut bien suivre, quatre mortelles lieues. J'achetai, avec ce qui me restait de la réale, quelques beignets ; avec quoi, je fis l'étape jusqu'à Guadalajara. Je demandai aux garçons de cuisine d'avoir compassion de moi et de me laisser un peu monter sur la grande charrette 'qui portait les cuisines ; mais ils n'eurent pas compassion parce que je n'étais pas des leurs.
Nous arrivâmes à Guadalajara ; j'allai au palais, parce que la nuit d'avant je m'étais trouvé bien du feu de la cuisine. Je me débrouillai, sans qu'on me le commandât, pour aider à plumer et à tourner les broches ; moyennant quoi, je soupai encore cette nuit-là. Maître Jacques, cuisinier
lO MEMOIRES DE CONTRERAS
major du Prince Cardinal, trouvant que j'avais été de bon commerce et de bon service, me demanda d*où j'étais. Je le lui dis et que j'allais à la guerre. Il ordonna à ses hommes de me faire bien souper et de m'emmener le jour suivant sur la charrette ; ce qu'ils firent, bien contre leur gré.
Je continuai à travailler comme les autres gâtesauces ; je me signalai si bien que Maître Jacques m'agréa à son service, d'où je vins à être maître de la cuisine et des deux grands chariots qui prenaient les devants avec le prince. Cela me permit de me revenger de quelques marmitons en les faisant aller à pied tout un jour ; mais tôt me passa la colère.
Nous cheminâmes jusqu'à Saragosse où il y eut force fêtes, et, de là, à Montserrat et à Barcelone, et je pus emmener cinq ou six personnes sans qu'il m'en coûtât un blanc. Voilà ce que c'est que de bien servir.
A Barcelone, nous restâmes quelques jours avant de nous embarquer sur vingt-six galères qui cinglaient vers Gênes. A Villefranche, le duc de Savoie ^ nous régala fort. De là, nous passâmes àSavone. Avant d'arriver nous prîmes un navire,
I. Charles-Emmanuel P% ii* duc de Savoie (i58oi63o), épousa en i585 l'infante Catherine, fille de Philippe II et d'Elisabeth de Valois.