‹ Mémoires;Chapitre 72 sur 173 · CHAPITRE VII III · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII III

entrée ù Lisbonne avec pas plus de quatorze hommes et un tambour.

Je pris congé des alcades et partis pour Badajoz, car encore me durait Tamour. Je trouvai Isabel gagnant sa vie en la maison publique. Lorsqu'elle me vit entrer, elle se leva soudain, ferma la porte et me dit : a — Hé ! seigneur galant, un mot, je vous prie. » Elle m'emmena dans la maison du père, et se prit à pleurer. Je dis : « — Pourquoi pleurez-vous? » Elle : u — Parce que j'ai Vheur de vous voir, et, quoique vous me trouviez ici, je n'ai dormi avec homme au monde depuis que vous m'avez manqué. » La mère ne fit qu'un saut et dit : a — Je crois bien ! j'en suis bon témoin. Même que plus de quatre cavaliers de cette ville m'ont joliment régalée pour que je leur donne Isabel, mais je n'en ai pu venir à bout. Et sûr qu'elle a eu raison de garder le respect à un beau garçon comme Votre Grâce. » A quoi je répondis : « — Je vous baise les mains, senora, pour la faveur. » En venant à deviser Isabel et moi de nos affaires, elle me dit : a — J'ai six cents réaies et de beaux accoutrements; que voulez-vous que nous fassions ?» — « Allons à Lisbonne. » Nous en tombâmes d'accord.

J'allai ce soir-là à une auberge où elle vint souper et coucher avec moi. D'aucuns, qui la recherchaient, voulurent nous faire passer nuit

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mauvaise ; par ainsi, ils amenèrent à l'auberge le Corregidor, sous prétexte que j'étais le plus fieffé ruffian de toute l'Espagne. En bref, le voilà qui survient au meilleur de notre nuitée, et, comme il y a grande différence d'un homme nu au même homme habillé, il commença par me traiter en ruffian et voulait m'emmener en prison. Il me fallait nécessairement m'habiller. Quand ce fut fait, je lui dis : (( — Senor Corregidor, n'outragez pas les gens alors que vous ne les connaissez mie. » Et je lui dis qvii j'étais; — mon nom lui était déjà connu par l'équipée d'El Almendralejo. — J'ajoutai comme c'était pour cette fem^ie qu'était advenue l'histoire avec le capitaine, et comme j'étais porteur d'un ordre du Conseil de la Guerre.

Il se réjouit fort de m'entendre et de me connaître, et me demanda pardon, alléguant qu'on m'avait donné à lui comme le plus fieffé rviffian d'Espagne. Il me pria de rester en mon auberge et de me mettre en route pour Lisbonne le plus tôt que je pourrais, ajoutant que si quelque chose me faisait besoin, il me la donnerait. Je lui rendis grâce, après quoi il s'en fut, et je me remis au lit. Je passai deux jours en cette ville, où l'on me regardait comme on eût fait un taureau. Quant à Isabel, je ne la laissai pas retourner à la maison publique, d'où le père lui apporta ses

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