‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 105 sur 166 · LA PRINCESSE DE POIX — J. JANIN · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE DE POIX — J. JANIN

notre tempérament gaulois. Au dix-huitième siècle, les manières étaient exquises, et quand on vit comme moi dans la société de vieillards et d’hommes de l’ancienne cour, on est souvent honteux du sans-gêne et du laisser aller de nos mœurs. Et cependant, dans cette société nouvelle où nul ne voudrait se plier aux gentillesses d’autrefois, on ne supporterait pas les propos un peu gaillards que faisaient circuler nos grand’mères. Bien qu’il y ait une plus grande retenue dans le langage, la politesse n’est plus dans les manières. Qui expliquera cette contradiction ? Ainsi, l’autre soir, chez Mme de Boigne, une dame âgée rappelait un mot qui avait été fort goûté à la cour de Louis XV : une grande dame accouchant, disait : 0 Comprend-on qu’on ait tant de peine à faire un petit Poix ! » C’était la princesse de Poix elle-même, ajoutait la narratrice, qui s’était permis ce léger calembour.

— J’ai vu hier soir mon gros Janin, qui était furieux contre le gouvernement. Il revenait du convoi de Béranger.

L’Empereur a eu l’infamie de se charger des funérailles du poète; il a même voulu que cette cérémonie ne devînt pas une occasion d’émeute ! En conséquence, il y avait beaucoup de troupes et personne n’a été tué. C’est le comble de la tyrannie! Je me suis beaucoup moqué du grand critique.

Deux mots sur Béranger. — Je l’ai vu, je lui ai parlé, j’ai un beau portrait de lui où il a mis sa signature, enfin j’ai une lettre charmante, écrite tout entière de sa main. C’était un bon homme, charitable, obligeant, généreux et modeste. Il a été imprimeur, puis employé dans l’Administration, et, en 1812, il débuta par le Rot d'Yvetot, piquante satire contre Napoléon. Et puis, quand vint la Restauration, il se montra chaud patriote, chanta l’empire, la gloire, et contribua plus que personne à entretenir les idées napoléoniennes.

Sous le roi Louis-Philippe, il ne fit plus de politique; il dauba sur les prêtres, sur les marquis, mais sans se montrer ami du gouvernement de Juillet.

La vieillesse arriva, il n’avait pas de fortune; son éditeur principal, Perrotin, que je connais très particulièrement, lui donna six mille francs par an, puis davantage, à mesure que les infirmités se développaient. Ce libraire est un excellent homme, généreux et bon; il s’est conduit envers Béranger comme un fils dévoué, affectueux.

Béranger fut nommé membre de la Constituante de 48. Mais cela l’ennuya bientôt; il donna sa démission, laissant les législateurs faire la belle besogne que l’on sait. C’était un homme aimant la solitude, vivant dans une obscurité volontaire. Il avait le sentiment poétique le plus vif, le plus profond qu’on eût connu dans notre pays depuis cent ans. Il a fait des odes qui seront admirées tant que la langue française subsistera.

15 août 1857.

Je vois M. le chancelier plusieurs fois par jour, il parle, je l’écoute, et je recueille ainsi divers renseignements qui ont bien leur prix.

Ainsi, dans une conversation récente, à propos du procès fait aux sicaires de Mazzini, M. Pasquier s’est exprimé assez vivement sur la singularité des circonstances atténuantes accordées à ces brigands. Le vieux duc est fort sur ce chapitre des crimes politiques. Il lui a été donné d’en voir beaucoup, d’en juger, et il sait à merveille apprécier leur degré d’importance. Etonné de voir le jury et la cour d’assises accepter cette doctrine des circonstances atténuantes dans un cas semblable, il a voulu en référer à un légiste éminent : il a écrit à M. le comte Portalis, ancien premier président

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