M. PORTALIS
de la Cour de cassation, et il a bien voulu me faire lire la copie de cette lettre. Elle est conçue en ces termes :
« Mon cher Ami,
«Je viens de lire avec une grande émotion le procès fait aux assassins italiens payés par Mazzini. Je ne puis concevoir par quel abus de raisonnement on leur a appliqué une peine mitigée par l’admission de circonstances atténuantes. Des hommes qui viennent à Paris tout exprès pour commettre un crime et qui, découverts par hasard, n’ont pu effectuer le projet par suite de conditions fortuites, ces hommes me paraissent tout à fait en dehors des conditions où un peu d’indulgence est permise. Je sais que l’on a institué la doctrine des circonstances atténuantes dans le but d’obtenir des jurés un plus grand nombre de condamnations, car on acquittait scandaleusement des hommes qui étaient coupables, lorsque l’on trouvait la peine trop sévère. C’était pour atténuer les rigueurs de la loi, mais les adoucissements de notre code ont enlevé tout prétexte au refus de l’appliquer. Dans cette affaire des brigands italiens, il me semble que tout prétexte manquait à l’indulgence.
«On me reproche quelquefois de ne pas aimer l'empereur. Je dis hautement et je pense avec toute sincérité qu’il n’est aucun homme dont la vie soit plus précieuse pour la France. Sa mort serait certainement une calamité publique, car lui seul peut maintenir le pays dans une stabilité dont il a le plus grand besoin. Il y a dans sa politique intérieure et extérieure des choses que je ne puis approuver, que je me permets même de blâmer avec le peu d’autorité que me donne ma vieille expérience, mais cela ne m’empêche pas de rendre justice à sa fermeté intelligente, à la forte influence qu’il exerce sur les esprits, à l’obstacle énergique qu’il op-
pose aux passions démagogiques. Or, je dis que le crime médité par Mazzini et qui n’a manqué que par hasard est le plus grand crime que l’on puisse commettre, car il plongerait la France et toute l’Europe peut-être dans un abîme effroyable. Que la République se relève, que la démocratie l’emporte, que nous tombions dans un gouvernement militaire, partout il y a d’immenses dangers pour la sécurité du pays. Ceux qui ont voulu produire un pareil résultat sont coupables au plus haut point, aucune excuse n’est admissible, et les circonstances atténuantes sont une dérision.
a Dites-moi, mon ami, vous qui avez toute la science requise, ce que vous pensez de ce fait singulier; je désire vivement avoir votre opinion et j’y compte. — P.»
— M. le chancelier s'est exprimé sur le compte de l’empereur, plusieurs fois et devant moi, dans de pareils termes. Ainsi, aujourd’hui, à propos de l’arrivée de M. Dumon, ancien ministre des finances, M. Pasquier a dit : «En voilà un qui aurait pu se rallier au gouvernement actuel, mais l’affaire des biens de la famille d’Orléans est devenue un obstacle insurmontable. C’est une perte pour le pays, car c’est un excellent administrateur, et je connais plus de cinquante individus retenus par les mêmes raisons.
«Quand l’empereur m’appela, c’était à l’occasion de la composition de son Sénat. La liste de l’ancienne pairie fut examinée. Il désigna vingt-cinq pairs qui pouvaient figurer dans le nouveau corps politique, et quelques-uns, en effet, sont devenus sénateurs. Mais j’ai parlé ailleurs des particularités de cette entrevue. »
Le nom de M. Rouland, ministre actuel de l’instruction publique, étant venu dans la conversation, M. Pasquier en a dit du bien. Suivant lui, il est le seul membre du cabinet actuel qui puisse exercer quelque