‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 116 sur 166 · M. COUSIN · texte numérisé non relu

M. COUSIN

voulu rendre cette lecture édifiante et qui suis certain des pures et chastes intentions de mon cœur. J’ai été bien récompensé par le suffrage de la supérieure, femme d’une piété non moins solide qu’éclairée. Mais il ne faut pas s’étonner de ces jugements divers. Il y a un danger réel à toucher ces matières délicates; les religieuses ne sont pas parfaites, pas plus que les prêtres, pas plus que l’humanité. Si quelques faiblesses se rencontrent dans ces catégories de femmes, faut-il en rejeter le blâme sur l’ensemble? Non, sans doute, et j’ai agi dans ce sentiment, jetant un voile sur des misères réelles, mais qui sont le partage de tout le monde. Aussi mon livre a-t-il eu beaucoup de succès auprès des personnes de bonne foi et de bonne volonté. » « Ce succès était certain, ai-je dit, car, outre le merveilleux talent de la mise en scène, il y a un grand charme dans ces sortes de recherches qui touchent aux plus intéressants secrets du cœur humain. Parler d’amour et de religion, montrer un cœur de femme vraiment supérieure, tour à tour en proie à deux passions aussi vives, dérouler sa vie dominée successivement par ces deux idées si énergiques et si douces... qui peut lire de sang-froid ce roman, où tout le monde trouve son propre portrait? qui peut fermer le livre quand on l’a ouvert?» M. Cousin a ri de mon analyse, et il n'a pas nié que ce ne fût là le fond de son œuvre.

Je me suis trouvé la semaine dernière chez J. Janin au moment où il recevait trois membres de l’Académie française et un monsieur ayant bonne envie d’entrer dans cette célèbre compagnie. Ce dernier est M. de La Rochefoucauld déjà très vieux et qui croit de sa dignité de faire partie des Quarante. Il a publié des poèmes, des poésies, de la prose, le tout sans succès, mais noblesse oblige. Il descend du fameux auteur des Maximes, 1 amant heureux de Mme de Longueville, et

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il peut être certain de ne pas avoir le suffrage de M. Cousin, l’amoureux posthume de la célèbre duchesse. Quoi qu’il en soit, ce personnage fait des visites, harcèle les académiciens et les journalistes, et veut intéresser tout le monde au succès de son entreprise, mais il est peu probable qu’il réussisse.

Donc, il est entré dans le cabinet de Janin, et il a trouvé réunis M. Viennet, qui porte si légèrement ses quatre-vingt-deux ans; M. de Pongerville, le traducteur de Lucrèce, et enfin M. Ernest Legouvé, le poète dramatique. Ces trois messieurs ont bien accueilli le vieux gentilhomme, et quand il a été parti, chacun d’eux a été forcé de convenir qu’il n’avait pas eu le courage de refuser sa voix. L’un disait : «Je n’ai pas promis;» l’autre : «Je ne suis pas engagé;» un troisième : «Nous verrons!» «Oui, s’est écrié Jules Janin, que ne lui disiez-vous qu’il a bien le temps d’attendre!» Il paraît que le postulant a un médecin qui va disant partout que son client mourra s’il n’est pas élu. C’est là un fameux argument, et qui pourrait bien décider certaines bonnes âmes ne voulant pas avoir à se reprocher la mort du prochain. Cette scène d’intérieur a été fort piquante. M. de La Rochefoucauld ne comprend pas que J. Janin ne se mette pas sur les rangs, lui chez qui accourent les membres de l’Académie française, mais mon gros ami ne posera sa candidature qu’à coup sûr. Il a raison.

3 novembre 1857.

Tout le monde connaît M. Thiers. Il a joué en France, depuis 1830, un rôle assez important, il a contribué pour une assez grande part à la direction de nos affaires pour que personne n’ignore son nom, sa vie, son talent. La gloire qu’il s’est acquise comme orateur, comme publiciste, comme écrivain, a peu de rivales en

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Europe. Aussi ce personnage est-il du petit nombre de ceux qu’on nomme les favoris de la fortune. Comme tout le monde, j’ai vu M. Thiers se promenant sur les boulevards, je l’ai vu à l’Académie française, au théâtre, enfin partout, mais là ne se borne pas ma connaissance de cette célébrité contemporaine.

Le samedi 30 mars 1833, j’ai eu l’honneur insigne et dangereux de paraître devant le conseil des ministres du roi Louis-Philippe pour raconter devant cette grave assemblée les divers incidents de mon premier séjour à Blaye. M. Thiers était alors ministre de je ne sais quel département, mais enfin j’ai parlé devant lui, et la chose avait assez d’importance pour que je ne l’oubliasse pas. Depuis cette époque, j’ai rencontré plusieurs fois M. Thiers à l’Ecole militaire, lorsque le général Bugeaud commandait une des brigades de Paris. Plus tard, quand le général eut conquis une position plus élevée, quand il fut maréchal de France, il se fit une sorte de traité de paix entre le soldat et l’orateur. Je ne puis dire ici les motifs de la querelle violente qui les avait séparés pendant quelque temps.

Il m’est arrivé deux ou trois fois de dîner chez le maréchal avec M. Thiers, et, à diverses reprises, j’ai causé avec lui, mais sans sortir des généralités de la conversation. Quand le choléra eut frappé le maréchal Bugeaud, M. Thiers vint tous les jours faire une longue visite à cet homme que la France allait perdre, et, dans ces lugubres circonstances, j’eus l’honneur de donner à M. Thiers tous les éclaircissements qu’on pouvait attendre d’un médecin sur le cas mortel contre lequel la science luttait en vain. Pendant plus d’une heure, M. Thiers m’interrogea, je répondis; il demandait toujours de nouveaux renseignements, il aurait voulu trouver dans mes paroles des motifs d’espérer, mais la mort avait saisi sa proie; nous luttions en vain, et il fallut se résigner.

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Depuis ce temps si funeste, — cetait en 1849, — je me suis rencontré avec M. Thiers chez Mme la baronne X..., sa parente, et j’ai causé avec lui à plusieurs reprises et longuement, au sujet d'un petit garçon atteint d’une lésion grave des oreilles. Là encore, il fallait soutenir une thèse vraie, mais douloureuse. Les gens du monde n'acceptent pas volontiers les arrêts de la science, surtout quand ils froissent leurs désirs, leurs ambitions. Ma conscience ne pouvait fléchir devant des considérations de ce genre; aussi ai- je soutenu mon opinion, que le temps n’a que trop confirmée depuis. En ces dernières circonstances, je trouvai M. Thiers plus communicatif, plus cordial, et je sentis moi-même que j’étais sorti pour lui de la catégorie des indifférents. Tant de rapprochements divers avaient rompu la glace, et dimanche dernier, Ier novembre, lorsque je suis arrivé, à deux heures, dans son salon, j’ai pu remarquer que je me trouvais en pays de connaissance. Il y avait là plusieurs personnes que je connais, au moins de vue : M. Mignet, de l’Académie française, et quelques dames que j’ai eu l’occasion de rencontrer ailleurs. Il n’est pas intéressant de raconter cette visite. L’ayant faite comme médecin, je dois, au reste, m’interdire d’en écrire les circonstances dans ces pages légères. Mais je crois avoir le droit de parler de M. Thiers. de mes impressions à son endroit; il s’agit tout simplement de notes biographiques, et il est loisible à chacun de dire ce qu'il a vu, ce qu’il a pensé.

Donc, voici comment j’ai trouvé M. Thiers, en l’an de grâce 1857. Il diffère énormément de ce qu’il était en 1 833. Ces vingt-quatre années écoulées ont apporté avec elles un grand embonpoint, qui se place assez mal chez un homme de taille exiguë. On peut dire qu’il boulotte , mais, à cela près, il se tient fort droit; comme les petits hommes, il dresse la tête, et sa voix de faus-

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set semble s’élever assez pour atteindre les oreilles des géants. M. Thiers a les cheveux tout blancs aujourd’hui, coupés courts et sans la moindre frisure. Il porte perpétuellement des lunettes, étant très myope. La figure est régulière, le nez busqué, assez aristocratique, la bouche légèrement enfoncée et le menton saillant. Voilà pour le physique. Au moral, je l’ai trouvé doux, calme, bienveillant, caressant, fort aimable pour son entourage, qui le gâte par réciprocité. Cette famille, composée de Mme Dosne, la mère de Mme Thiers; de Mlle Dosne, sa sœur, et de la maîtresse de la maison, constitue un quatuor agréable. L’hôtel est charmant, élégant et somptueux (place Saint-Georges, n° 27), en touré de jardins très bien plantés. Mais revenons au chef de la famille. Il m’a semblé que M. Thiers n’avait pas sa 'vivacité ordinaire, j’ai saisi sur sa figure une sorte d’abattement moral plutôt encore que physique. O11 dirait un cerveau fatigué, épuisé par une surexcitation constante. En effet, peu d’hommes ont autant sollicité leur cerveau que M. Thiers. Sa haute position comme ministre, les luttes ardentes qu’il a dû soutenir contre de$ ennemis, des rivaux, et puis la composition incessante de ses longs et nombreux ouvrages, tout cela et le progrès lent de l’âge ont affaibli peu à peu cette nature robuste et produit à la longue un affaiblissement dont les traces se montrent dans l’ensemble du personnage. J’ai vu sur ses lèvres un sourire permanent, Sans motif plausible, expression béate où la pensée n’entre pour rien. Je désire sincèrement me tromper, mais je crains que cette tête qui a fourni un si prodigieux labeur soit peu capable désormais de produire beaucoup de choses. Le grand ouvrage sur l’Empire, arrivé à son quatrième tome, doit en avoir encore quatre ou cinq. C’est bien long. Puisse l’auteur avoir le temps et la force de le terminer.

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5 novembre 1857.

Un pouvoir politique assez fort pour absorber tout, pour conduire tout, pour vouloir et savoir se faire obéir, excite nécessairement dans certains esprits des tempêtes furieuses. Ceux qui ont eu leur part de la puissance déchue, qui ont gouverné, n’importe à quel titre, supportent avec impatience cette souveraineté nouvelle qui les réduit au silence, qui les efface complètement. De là des haines comprimées, qui n’éclatent qu’en petit comité, et se résolvent en public en épigrammes plus ou moins acérées. Pendant le règne de Napoléon Ier, le faubourg Saint-Germain criblait de malices le héros parvenu, et celui-ci se vengeait en attirant peu à peu à sa cour un certain nombre de nobles qui cédaient au charme de la puissance et de la gloire. Notez que la supériorité intellectuelle de l’empereur était incontestable et que les gentilshommes les plus entichés de leur naissance ne savaient pas toujours résister aux avances du soldat couronné. Aujourd’hui, l’on voit s’opérer une manœuvre à peu près semblable, mais laissons cela.

7 novembre 1857.

M. Villemain est toujours pétillant d’esprit, et de l’esprit le plus fin, le plus piquant. Sa bouche éternellement contractée, pincée, affecte un certain rictus sarcastique annonçant très bien l’épigramme à pointe acérée; mais, quand il ne pique pas, il plaisante avec une grâce infinie. Il touche avec un entrain merveilleux les sujets légers et badine mieux que personne; il a une présence d’esprit, une sûreté de mémoire incomparables.

Rencontrant M. Saint-Marc-Girardin, il lui demande s’il est toujours à la campagne, et, sur sa réponse affirmative, il dit : «Oubliez-vous donc que Ci-

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céron, écrivant à l’un de ses amis, lui donne ce conseil : Urbem cole! Cultivez la ville, c’est-à-dire restez à Rome. » M. Saint-Marc-Girardin, avec un grand sangfroid, réplique : «Je ferai cela quand vous m'aurez dit la date de cette épître. » Alors, M. Villemain s’écrie en riant : « Hélas ! c’était avant le règne d’Auguste !» Il y a là une grosse malice à l’adresse de l’empereur. Ces deux messieurs sont ultra-universitaires; ils détestent un pouvoir qui a ôté le ministère à l’un, qui a empêché l’autre d’y arriver. Auguste était devenu le maître de Rome, les républicains comme Cicéron et ces messieurs ne pouvaient vivre à Rome, où l’empereur les tenait dans l’ombre. Aussi nos deux académiciens, après le trait et la riposte, se sont-ils séparés en riant.

Il est mort tout récemment à Paris une grande dame russe, la comtesse de Swetchine, dont les mérites personnels et les vertus charitables étaient dignes des plus grands éloges. Appartenant par sa naissance au schisme grec, elle fut convertie à la religion catholique romaine par les soins de M. le comte de Maistre. Cette conversion fit du bruit dans le temps. La dame vint habiter la France, Paris, vers 1816, et, depuis cette époque, elle y a tenu un rang distingué autant par son esprit que par son inépuisable bienfaisance. Il y avait sous le roi Louis-Philippe des malheureux qu’on désignait sous le nom de pauvres de la reine, et Mme de Swetchine avait reçu le beau titre de la reine des pauvres. Elle est morte fort âgée, éprouvée longtemps par des infirmités graves qui n’ont jamais lassé sa patience.

Cette dame a conservé pendant bien des années des relations très suivies avec M. de Maistre. Elle avait un grand nombre de lettres de ce personnage singulier, si paradoxal, si piquant, si intolérant, plus dévot que le pape, et voulant rétablir la prééminence de la cour de

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Rome sur toutes les autres. M. de Maistre est, dit-on, tout entier dans cette correspondance, et l’on pourra apprécier la trempe de cet esprit exclusif autant qu’éminent en lisant ce recueil dont la publication est remise aux soins de M. de Falloux. Ce docte personnage était fort lié avec Mme de Swetchine.

Il y a, dans la vie de Pie V publiée par M. de Falloux, des passages très violents contre ce que l’on nomme les libertés gallicanes, les quatre propositions de Bossuet, et l’on a cru que M. de Falloux, en écrivant ces passages, subissait l’influence de la noble dame russe, dernier écho de M. de Maistre. Lors de la publication de ce livre, M. le chancelier Pasquier demanda à M. Briffault, de l’Académie, fort lié avec Mme de Swetchine et avec M. de Falloux, comment il avait pu laisser passer ces phrases si étranges et si fort opposées à la doctrine de nos plus doctes prélats français. M. Briffault répondit en baissant la tête : «Que voulez-vous ? Je n’ai rien pu obtenir ! Il obéissait à plus fort que moi et que lui-même!» Un jour, un grand légitimiste absolutiste, etc., se laissait aller en présence de M. le chancelier à des mouvements fort vifs contre les libertés de l’Eglise gallicane; il y voyait une hérésie, un schisme, et fulminait des anathèmes contre Bossuet et l’orgueil de nos anciens évêques. «Aimez-vous Henri IV?» lui demanda M. Pasquier. «Oui, certes,» répliqua l’autre, et là-dessus il entonne le chant triomphal du Béarnais, etc. «Eh bien, mon cher duc, sans les libertés gallicanes, vous n’auriez pas eu pour roi de France cet excellent prince que vous admirez. La France serait devenue une annexe de l’Espagne, nous ne serions plus les fils aînés de l’Eglise, car Rome avait pris parti contre le Béarnais, et il a fallu que l’Eglise française désobéît formellement au Saint-Siège. Vous voyez que ces pauvres libertés ont du bon.»

M. de Maistre était allé en Russie tout simplement

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