‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 125 sur 166 · NAPOLÉON III — ORSINI · texte numérisé non relu

NAPOLÉON III — ORSINI

festé. On l’a bien vu à Angers lors de la tentative des ardoisières.

Il est vraiment miraculeux que l’empereur ait échappé à cette grêle de mitraille qui pleuvait autour de lui. Le général Roguet a été grièvement blessé dans la voiture. L’empereur était penché vers lui et lui parlait quand la bombe a éclaté, et les éclats de fer ont atteint le général à l’épaule et au col et le chapeau de l’empereur a été déchiré. A ce propos, il y a eu un quiproquo bizarre et risible. Une dépêche télégraphique mal lue a donné lieu à la note suivante : «Le roquet de l’impératrice, placé sur le devant de la voiture, a été blessé.» Voilà un général transformé en petit chien. M. le chancelier rend toute justice à la fermeté de l’empereur, à son aplomb, à son coup d’œil si juste et si vif. Mais il est seul. Son entourage ne le garantit pas; il n’y a pas près de lui une tête de capacité; il fait tout. Son discours pour l’ouverture de la session législative s’en ressent. Il est trop long; il y a là bien des choses qui auraient dû être placées dans un rapport ministériel. Mais M. Billault est un homme d’esprit, dont le caractère n’inspire pas confiance, il a des antécédents politiques qui lui nuisent. De là, pour l’empereur, la nécessité de tout faire par lui-même, de tout indiquer, de tout dire.

Mon ami Jules Janin et sa femme étaient dans la salle de l’Opéra, et le spectacle qui s’en est suivi, l’aspect de la loge de l’empereur en face de laquelle il était placé, tout cela a produit un effet très considérable sur son esprit. Il faut dire qu’il est fort antipathique au gouvernement impérial, qu’il regrette surtout la liberté de la presse, et que sa qualité de journaliste le met dans une opposition même violente; ce qui est une fréquente occasion de disputes entre nous. Eh bien, ému par la grandeur de l’événement, il a mis dans son feuilleton de lundi dernier un petit compte rendu

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de cette affaire, et il l’a fait en homme de cœur. On en a été très touché, dit-on, au Palais, et le Journal des Débats , menacé en raison de son opposition aigredouce, a été bien heureux d’être soutenu par ces phrases habiles de Jules Janin. Ses amis politiques sont furieux contre lui de ce qu’ils nomment une défection, mais je suis enchanté de sa démarche, qui après tout est de simple bon goût et de convenance.

2 février 1858.

Séance de réception l’autre jour à l’Académie. Je trouve les discours bons, sentis, raisonnables: Si le talent n’y brille pas d’un éclat nouveau et saisissant, il y a, ce qui vaut mieux, un bon sens très louable et des appréciations justes. Emile Augier, que je connais de longue date, a été en 48 fort républicain; on a pu voir qu’il s’était bien amendé depuis. Quant à M. Lebrun, je trouve qu’il a fait un bon discours. Son petit mot en faveur de Béranger est une sorte de réparation faite par l’Académie à un homme qui avait assez de titres pour être un des quarante. On médira tant qu’on voudra du caractère de Béranger, de sa moralité privée, mais on ne détruira pas le génie qui brille en lui, la fécondité poétique de son esprit, l’admirable concision de son vers, l’éclat de son style, la grandeur de ses idées, le véritable lyrisme de son œuvre. Il y a là cent fois plus de mérite qu’il n’en faut pour entrer à l’Académie, et cette compagnie se fût honorée en l’accueillant M. Lebrun, dans sa position officielle de jeudi dernier, et comme ami particulier du poète, avait toute l’autorité nécessaire pour réparer un oubli fâcheux. C’est une réparation tardive, mais enfin la voilà, et j’y applaudis de tout cœur.

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