‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 126 sur 166 · M. BILLAULT · texte numérisé non relu

M. BILLAULT

7 février 1858.

M. Billault, ministre de l’intérieur, a donné sa démission. Voici les on-dit sur ce grand événement. L’attentat du 14 janvier a mis en doute l'habileté de la police. Le ministre de l’intérieur doit avoir une police à Londres, afin de savoir très exactement ce qui se passe dans cette grande ville. Les réfugiés politiques, tels que Pietri et Orsini, doivent être l’objet d’une surveillance rigoureuse. Or tous deux sont venus à Bruxelles, puis à Paris, sans qu’on en ait rien su, et il a fallu des circonstances très particulières, un pur effet du hasard, pour que l’on fût sur les traces de ces hommes dangereux.

Par suite de l’attentat, le gouvernement a cru devoir prendre des mesures sévères; des lois répressives ont été élaborées, portées au Conseil d’Etat, et dans cette affaire M. Billault a déployé un zèle qui a eu beaucoup d’éclat et même d’inconvénient. Il a porté dans la discussion de ces lois une âpreté qui a surpris bien des gens, et M. de Parieu entre autres, vice-président du Conseil d’Etat, combattant les opinions du ministre, a dit, paraît-il, hautement que le ton de M. Billault rappelait les violences de la Convention. Les projets de loi présentés ont été amendés de la main de l’empereur; lui-même a biffé certaines dispositions par trop rudes, et, nonobstant, ces lois n’ont passé qu’à une très faible majorité. L’empereur a un tact parfait pour ces sortes de choses, il tâte la fibre populaire, il sent tout de suite les répugnances qui se manifestent dans la masse; on dirait qu’il circule au milieu des groupes, qu’il sait en quoi certains projets sont antipathiques à la nation, et il s’arrête aussitôt sur la pente où l’on veut le pousser. Il est certain que l’annonce de mesures restrictives de la presse, de lois tendant à placer en suspicion bien des

JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE

personnes, a heurté sensiblement l’opinion, et, dès lors, les projets rigoureux ont dû être adoucis. L’empereur a senti également que le nom de M. Bidault faisait un mauvais effet au bas de ces textes. Tout le monde parlait assez durement d’un ministre compromis dans tant de circonstances diverses et opposées, et l’on reportait sur ce personnage une assez grande partie de l’odieux de ces mesures presque inquisitoriales. Il est. résulté de tout cela que la position de M. Bidault s’est trouvée fort ébranlée, et l’on dit que M. Mocquart, chef du cabinet de l’empereur, a été chargé de demander au ministre sa démission. Voilà l'histoire de cette révolution intérieure, chose rare dans le gouvernement de l’empereur, car il tient à ceux qui l’entourent et a la plus grande peine à changer ses chefs de service. Quoi qu’il en soit, tout le monde est aux aguets pour savoir quel sera le successeur. Personne ne plaint le ministre disgracié. M. Bidault est un homme d’esprit, un avocat habile, il a beaucoup de talent, mais on lui reproche les écarts de sa vie politique. Il a soutenu des thèses si antipathiques, il a donné une si faible opinion de ses principes, de ses convictions, que, même en un temps où la fermeté de conduite est si rare, on le cite comme un parfait modèle de l’homme ambitieux qui veut parvenir à tout prix. Que ne restait-il président du Corps législatif ? C’est un beau poste, parfaitement en rapport avec sa capacité. Mais la soif du pouvoir l’a entraîné; et les circonstances ont mis ses défauts en un fâcheux relief. C’est du reste un homme charmant, que je connais depuis de longues années, avec lequel j’ai dîné souvent; il est on ne peut plus aimable; il a été excellent pour sa pauvre femme; pas de père plus tendre, pas d’homme plus obligeant, mais un ministre n’a que faire de ces qualités de l’homme privé, il faut d’autres vertus, et c’est de ce côté-là qu’il pèche. Je l’ai vu, il y a huit ou dix jours, à la première représenta-

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