‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 128 sur 166 · LE GRAND FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

LE GRAND FRÉDÉRIC

Nous sommes en ce moment au mieux avec le roi des Deux-Siciles. Il faut absolument enlever aux Anglais tout prétexte d'agiter la Sicile, dont ils ont toujours envie de s’emparer, afin de battre en brèche nos possessions africaines.

Comme je demandais quelle avait été la pensée du mariage entre la fille aînée de la reine d’Angleterre et le prince royal de Prusse, le chancelier m’a dit qu’il n’y avait rien de politique là dedans; que désormais les mariages princiers avaient perdu toute importance, que c’était là un des plus grands changements survenus dans la politique européenne. Pendant bien des siècles, les familles royales s’allièrent à celles qui leur offraient le plus d’affinités politiques. Ainsi la France et l’Espagne avaient tout intérêt à s’unir; le Piémont, la Sicile, étaient de même nos alliés naturels. La Révolution de 8g a brisé ces antiques traditions, et les Etats, en s’isolant, ne cherchent plus que les avantages matériels du voisinage. C’est là une des conséquences les plus graves des révolutions modernes et de la destruction du droit divin en France. Il tend, d’ailleurs, à disparaître chez les autres nations.

M. le chancelier m’a communiqué l’autre soir des pages inédites du roi de Prusse, appréciations très mordantes mais fort justes sur les Français. Le grand Frédéric observe que la noblesse française est ignorante de tout; elle ne songe plus à soutenir son prestige de classe par des mérites individuels, et il attribue ce changement au fameux système financier de Law. Tout le monde a voulu devenir riche, et surtout promptement riche; on n’a plus tenu compte que de la fortune, des jouissances matérielles qu’elle procure; de là cet amoindrissement de la valeur des hommes. — Ce passage, qui est long de plusieurs pages, est plein de raison, de sens, et il s’applique merveilleusement à notre situation actuelle. Nos gros financiers, champi-

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gnons d'or poussés sur le fumier de l’agiotage, sont aujourd’hui les rois du monde; on disait l’autre jour qu’un certain prince de La T rémouille devait épouser la fille de Mirés, absolument comme le fils de Pereire épousait une princesse de sang royal. L’argent comble toutes les distances, et l’on doit s’attendre à voir en ce genre des choses incroyables.

— J’ai vu chez moi, l’un de ces jours, le plus fort contribuable de France. Il paye chaque année au gouvernement un million 500 mille francs. Il se nomme M. Crespel-Dellisse, et c’est à lui qu’on doit l’industrie de la fabrication du sucre de betterave. Il a entrepris cette affaire en 1809, et il est encore gaillard, comme il sied à qui fait mouvoir un monde. J’aime ces hommes qui savent créer, conduire, qui produisent d’immenses richesses et exercent une influence souveraine sur les populations. C’est là une idée française, et je suis enchanté d’avoir vu la tête d’où elle est sortie. La physionomie est belle et intelligente.

Aujourd’hui samedi, je dîne chez M. Ach. Scribe, un excellent homme, fort attaché à la famille d’Orléans ; il était membre du conseil! privé de l’ex-roi et l’un de ses exécuteurs testamentaires. Singulière chose que le monde parisien, bizarre réunion de contrastes en fout ! Les opinions les plus diverses se coudoient dans les salons, on y rencontre côte à côte les représentants des partis les plus opposés, et tout cela vit ensemble, grâce à l’esprit de tolérance, ou plutôt à la lassitude, qui fait que l’on n’a plus le courage de batailler pour des intérêts qui s’effacent chaque jour.

20 mars 1858.

J’ai vu hier M. Pasquier, que la grippe rend fort malade. Il est d’une faiblesse excessive, à ce point qu’il a réellement de la peine à vivre. Il lui serait si facile

LAMARTINE

de mourir, qu’on ne comprend guère comment il vit. Mais j’espère qu’il se tirera d’affaire. Il échappera par son défaut de résistance. Donnez donc un coup de sabre à un oreiller, et vous verrez quel mal vous lui ferez. C’est le secret de la longévité de certains vieillards qui semblent oubliés parmi nous. Mme de Boigne est aussi fort malade, et il se pourrait que ces deux amis finissent en même temps, réalisant la légende de la fidèle Baucis et du vieux Philémon.

— Qui sait si, un jour, l’histoire anecdotique de M. de Lamartine ne viendra pas expliquer enfin cet homme si bizarre, si diversement jugé et apprécié par ses contemporains. En feuilletant ces mémoires secrets, on trouvera bon nombre de faits authentiques et caractéristiques, et puisque j’ai commencé la biographie du grand poète, je crois devoir y ajouter un chapitre, peut-être le dernier, car, au train dont il va, je ne crois pas qu’il puisse aller longtemps.

Vers la fin de l’année dernière, une ardeur de spéculation s’étant de nouveau allumée dans cet esprit, il en résulta d’immenses achats de vins de son pays. Les vignerons disaient entre eux : « Il ne marchande pas, il prend à tout prix. A-t-il donc l’intention de ne pas payer?» Et puis la baisse est venue, il a fallu vendre au-dessous des prix d’achat, et tellement que le pauvre homme a vu se réaliser une perte énorme. On parle de trois millions. Il y a un mois, croyant se relever, il a demandé de l’argent à ses libraires. Il avait compté sur le renouvellement des abonnés à ses Entretiens littéraires , et, de ce côté encore, il a éprouvé le plus cruel désappointement. De vingt-cinq mille souscripteurs à 20 francs, il est tombé à un chiffre minime. La source abondante des pièces d’or s’est tarie et les gens qui comptaient sur cette ressource se sont trouvés privés de leur argent. De là des embarras énormes, et le flot des créanciers est devenu menaçant. Accablé sous

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cette montagne de papier timbré, il a fallu s’exécuter enfin, et voici le résultat de cette extrémité.

On a nommé à Mâcon un comité qui a pris les devants, un autre comité s’est formé à Paris, et hier on a résolu de tenter une souscription nationale. Si le gouvernement ne s’y oppose pas, on va faire un appel au peuple français, mais le peuple français répondra-t-il ? M. de Lamartine, toujours optimiste, pense que la somme de deux millions sera souscrite sans la moindre difficulté. Il vendra ses biens, il voulait les mettre en loterie, mais cela n’est pas permis chez nous. Son patrimoine vaut bien quinze cent mille francs, de sorte qu’il y a là deux moyens plus que suffisants de liquider cette faillite. «Cela fait peine à voir, me disait hier un ami du poète; il est profondément affaibli, malheureux, sa santé s’en va, et cependant l’illusion lui reste. Il rêve de triomphe, de gloire. L’argent va pleuvoir sur sa tête, et une éternelle jeunesse va briller sur son front. Les petits journaux le tyrannisent. Le Figaro disait que de sa lyre il avait fait une tirelire... En dépit de ces déboires qui se multiplient, le poète lutte avec énergie. Cet effort inutile est un spectacle navrant. »

M. de Lamartine a 25,000 francs de pension viagère du gouvernement turc; sa femme a une pension inaliénable de 6,000 francs. Eléments d’une fortune médiocre, qui sont une goutte d’eau pour ce gosier brûlant où ses fleuves disparaissent engloutis. On affirmait hier, au comité de Paris, que M. de Lamartine a gagné cinq millions avec sa plume. Alexandre Dumas n’est arrivé qu’à trois millions. Ils sont, d’ailleurs, aussi bien ruinés l’un que l'autre.

On a demandé à M. Rouland si le gouvernement ne s’opposerait pas à la souscription nationale. A son avis, ce moyen n’aura aucun bon résultat. Les légitimistes détestent le poète transfuge. Les orléanistes

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