‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 129 sur 166 · LAMARTINE — M. DE RAMBUTEAU · texte numérisé non relu

LAMARTINE — M. DE RAMBUTEAU

n’oublient pas qu’il a abandonné Mme la duchesse d’Orléans dans le moment le plus critique et lorsqu’il avait promis de la soutenir. Les républicains rouges ne peuvent lui pardonner de les avoir arrêtés lorsqu’ils allaient proclamer la loi des suspects et user du couteau. Enfin, M. Rouland pense que M. de Lamartine ferait mieux de s’adresser directement à l’empereur. Notez que l’empereur, depuis trois ans, a souscrit pour mille abonnements aux Entretiens littéraires du poète, c’est-à-dire 20,000 francs par an. Nous verrons comment cela va tourner, mais je crains bien que la catastrophe financière ne soit complète et ne hâte quelque autre malheur en perspective. Cette belle vie aura été gâchée à plaisir. On verra tomber peu à peu dans la misère un homme qui aurait dû être comme un objet d’orgueil pour la France. Mais la vanité est venue tout détruire, la folie est souveraine de ce cerveau si riche en belles pensées et au milieu duquel il ne se trouve pas un grain de bon sens.

A noter que, pour faire une souscription nationale, il faut imprimer à un million d’exemplaires l’espèce de manifeste qui a été rédigé hier, il faut des annonces, et une petite somme de 30,000 francs est nécessaire pour mettre la chose en train. Où prendre cette somme? Il se trouve un imprimeur qui veut bien faire les avances de papier et de tirage, de poste même; mais que résultera-t-il de tout cela?

Ier avril 1858.

J’ai trouvé chez M. Pasquier le vieux comte de Rambuteau, qui m’a fait le meilleur accueil. Je n’ai passé chez lui que quelques heures, et il se souvient à merveille de mon nom et de ma voix. Il est tout à fait aveugle et se fait conduire par un domestique. Mais c’est encore là un de ces vieillards de l’ancienne roche,

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bons et doux, polis et indulgents, enfin des modèles de la bonne compagnie française comme on n’en voit plus guère.

Il m’a parlé de M. de Lamartine, et en termes très positifs. Le poète a acheté aux vignerons du Mâconnais huit mille pièces de vin à 124 francs la pièce, payables en un an. Pressé par un besoin d’argent, il a revendu ce vin à 75 francs la pièce; ce qui cause une perte considérable. Et puis il a fait des billets venus à échéance, mais non payés; de sorte que le monsieur est bien et dûment en faillite. Ses amis de Mâcon ont constitué une sorte de conseil de famille, ils ont mis le poète en tutelle. On va ouvrir la souscription nationale; l’empereur y met son nom en tête, le gouvernement tout entier suivra l’exemple, et, à l’aide de ces moyens vainqueurs, on pourra bien arriver à une grosse somme. Mais cet argent sera remis au conseil de tutelle, qui vendra les biens du poète écervelé. Peut-être seulement lui laissera-t-on l’usufruit de sa terre de Monceau, là où je suis allé avec J. Janin. Ces renseignements sont précis et forment le dernier chapitre de l’histoire pittoresque de notre héros.

3 avril 1858.

M. Leverrier, fameux astronome, est assez rude; il fait de la politique un peu comme Arago, et ses antipathies sont violentes. Un jour, entrant à la bibliothèque de l’Institut, où se trouvait M. Villemain, l’astronome ne salue pas ce dernier. M. Villemain, non moins vif dans ses opinions, dit à M. Leverrier : «Avez-vous connu Lalande? — Non, dit l’autre. — Eh bien, votre confrère Lalande, l’astronome, était fort poli, je l’ai connu, moi, il était très poli!» Et M. Villemain tourne le dos à M. Leverrier, le plante là tout interloqué de cette apostrophe.

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