‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 131 sur 166 · NAPOLÉON III — C.-A. BECQUEREL · texte numérisé non relu

NAPOLÉON III — C.-A. BECQUEREL

21 avril 1858.

J’ai noté quelques faits sur l’empereur. Voici un récit détaillé de son entrevue avec des personnes qui me touchent de près, et bien que cet entretien ait roulé principalement sur des choses scientifiques, cependant il y a eu des incidents remarquables et je ne peux pas les omettre dans mes procès-verbaux à plume volante. Donc mon beau-père et son fils Edmond ont eu l’autre jour une audience de l’empereur. Il s’agissait de lui présenter un nouvel ouvrage important sur des matières qui intéressent fort Sa Majesté. Les deux Becquerel ont été reçus et la conversation a été longue. Vous savez que l’électricité joue dans l’industrie et ailleurs encore un rôle capital, et comme mes deux Becquerel sont passés maîtres en pareille matière, l’empereur voulait leur adresser bien des questions sur ce sujet. En voici une, entre autres :

— Le combustible est cher, il peut devenir rare, et, en cas de guerre , l’Angleterre et la Belgique nous manquant, on pourrait se trouver fort embarrassés. La marine à vapeur exige du charbon de terre en quantité, les locomotives en dévorent beaucoup; ne serait-il pas possible de trouver ailleurs une source de chaleur capable de remplacer les mines et les forêts ?

— Sire, il y a longtemps que je pense à cela. L’électricité seule peut nous venir en aide, mais, jusqu’ici, elle coûte trop cher. Un cheval-vapeur coûte, par le charbon de terre, 2 francs par jour. La même force produite par l'électricité revient à 40 francs. Il faut donc stimuler l’industrie pour avoir la chose à bon marché; on pourra alors décomposer l’eau en grand et fournir de la vapeur à bas prix.

Mais laissons là la science trop abstraite, et voyons un chapitre moins sérieux.

L’empereur a dit à mon beau-père :

384 JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE

— Vous autres savants, vous vous piquez d’incrédulité à l’égard de tout ce que vous ne pouvez expliquer. Et cependant, après l’électricité, après le magnétisme terrestre, n’y a-t-il pas aussi un peu de magnétisme animal?...

Et comme mon beau-père souriait :

— Vous ne croyez à rien en ce genre, et cependant voici un fait dont j’ai été témoin : l’an dernier, à Plombières, me promenant avec le général Lespinasse, nous passions devant un jardin qui nous sembla charmant. Il y avait là deux dames qui se promenaient. La porte s’ouvrit; nous entrâmes dans le jardin. La conversation s’engagea et bientôt, près d’un cabinet de verdure, nous trouvâmes une table fort élégamment servie. Et comme ces dames nous avaient priés de nous asseoir, Lespinasse et moi, tous deux du même côté et les deux dames de l’autre, je dis qu’il valait mieux que chacun de nous fût à côté d’une dame; mais, comme elles s’étaient levées, la table se mit à suivre une des dames. Elle entra dans le cabinet de verdure; la table suivit. Et je n’ai pu voir aucun agent capable de produire ce mouvement.

M. Becquerel a répondu ceci :

— Sire, ces sortes de phénomènes qui surprennent ont le grand inconvénient de ne pouvoir se reproduire à volonté. Il faut des circonstances particulières qui ne se retrouvent plus quand on veut constater le fait scientifiquement. Jamais, devant la commission nommée par l’Académie des sciences, on n’a pu voir ces mouvements de corps inanimés, et bien des hommes sérieux ont offert vainement de grosses sommes à ceux qui pourraient produire un de ces miracles que beaucoup de personnes ont cru voir.

L’empereur a parlé de ce fameux Hume qui a fait tant de bruit à Paris pendant les deux derniers hivers, et qui aujourd’hui a perdu son fluide et même quelque

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