CHATEAUBRIAND — DE TALLEYRAND
14 avril 1858.
J’ai dîné dimanche chez le chancelier avec des intimes. J’ai recueilli quelques anecdotes, et par exemple ceci : M. de Chateaubriand avait la singulière habitude de donner audience (quand il était ministre des affaires étrangères) à ses ambassadeurs dès le matin et pendant sa toilette, qui durait bien deux heures, et voici comment. Le célèbre écrivain, dans un déshabillé des plus dépourvus d’élégance, se faisait la barbe, se barbouillait de savon, se rasait un peu, puis, emporté par la conversation, oubliait le reste, se promenait dans sa chambre, gesticulant avec ce susdit rasoir, et plus tard reprenait et le pinceau à barbe et le savon, puis recommençait le même manège. C’était fort plaisant, fort bizarre, et l’on savait que c’était le bon temps pour obtenir une audience utile. Il a fait beaucoup de grandes choses le rasoir à la main, — comme Figaro.
M. de Talleyrand, plus grand seigneur de l’ancien régime, se faisait accommoder (c’est le mot consacré) par son valet de chambre, mais il recevait de nombreuses visites pendant cette toilette, qui durait fort longtemps. Ses amis avaient leurs entrées dans ce sanctuaire de vieille coquetterie et bien des choses intéressantes se passaient dans ces entrevues. Un jour, un M. de X..., curieux d’avoir un renseignement sur la contemporaine (Ida deSainte-Edme) qui, dans un livre scandaleux, a dénoncé ses faiblesses avec les grands personnages de l’époque, voulait savoir si le prince avait réellement connu cette femme un peu effrontée.
M. de Talleyrand dit : «La contemporaine, qu’est-ce que c’est que ça, Joseph (c’était le nom du valet de chambre du prince)? Joseph, ai-je connu cette femme? — Oui, monseigneur, et beaucoup!» répliqua Joseph. Et chacun de rire.
Nous voici en 1858, il y a vingt ans que le prince de Talleyrand est mort, et l'on sait qu’il avait voulu que ses Mémoires ne parussent que vingt ans après sa mort. Les publiera-t-on? Il est peu probable que Mme la chichesse de Dino, sa nièce, dépositaire des manuscrits, permette l’impression de ces choses qui seraient si intéressantes. On dit qu’ils ont été rédigés sous la dictée du prince par M. de Bacourt. Il y a aussi un M. de La Besnardière qui était un des écrivains au service du prince, ainsi que M. d’Hauterive et autres. M. de Talleyrand était bon pour ses intimes, il a fait la fortune de plusieurs d’entre eux par des affaires en Allemagne lors de la sécularisation de certains biens, principautés et autres.
15 avril 1858.
M. Guizot publie ses Mémoires, il a mis dans^ sa préface qu’il les publie de son vivant pour pouvoir répondre de ses paroles, de ses jugements; il a raison, car les Mémoires du maréchal Marmont, qui contiennent beaucoup de calomnies, sont jugés très sévèrement. Il n’est plus là pour prendre la responsabilité de ces actes. Cependant, on trouve dans ce premier volume de M. Guizot un fait que j’ai entendu contester par des personnes bien informées. L’auteur raconte, à propos de la révolution de Juillet, que M. Pozzo di Borgo aurait trouvé le roi Charles X étudiant l’article 14 de la Charte. Cette anecdote est controuvée. Charles X n’étudiait rien du tout, et l’eût-il fait, il n’en eût certainement pas fait confidence à M. Pozzo qu’il détestait et ne voyait jamais comme homme privé. Ces sortes de récits n’ont rien d’authentique, ils sont arrangés après coup, de pure invention, et ne résistent pas à la critique exacte.