LORD COWLEY — M. PASQUIER
Cowley a échoué à Vienne, que l’Autriche maintient toutes ses prétentions sur le nord de l’Italie et que de plus elle prend des mesures pour hériter des duchés qui lui reviennent par droit de succession. Tout cela donne des inquiétudes aux prudents, on entrevoit la perspective d’une guerre prochaine, et de là bien des soucis. L’empereur n’est pas secondé par les siens. Sa vie est, dit-on, menacée, et chacun sent combien il est nécessaire.
J’ai dîné chez M. le chancelier et j’ai écouté les habiles. — On a parlé de la Sainte-Alliance et des conséquences qu’elle peut avoir. Voici à ce sujet un petit discours de M. Pasquier :
« Tout le monde parle de la Sainte-Alliance, et l’on en parle comme s’il s’agissait d’un traité régulier, accepté, contresigné, et ayant une valeur quelconque dans le droit européen. C’est tout simplement une erreur, une sorte de préjugé, de légende, un simulacre d’arrangement et n’ayant qu’un caractère privé. Au congrès de Vienne (je crois), il passa par la tête de l’empereur Alexandre et de son amie Mme de Krudner de faire un acte de politique chrétienne, une sorte d’association intellectuelle en vertu de laquelle les rois se promettaient un mutuel appui en cas de besoin. Cet acte fut soumis au roi Louis XVIII, qui dit : «Qu’à «cela ne tienne; je n’y vois pas d’inconvénient.» Et il signa en son nom propre, mais aucun ministre ne contresigna la pièce, il n’en fut pas question dans le conseil des ministres, et aucun acte diplomatique n'intervint pour lui donner une valeur officielle.
«Le roi d’Angleterre refusa de signer, prétendant qu’il ne pouvait sans en référer à ses ministres. D’autres princes signèrent, mais il resta bien démontré que cela ne constituait qu’une sorte d’engagement moral et non une obligation matériellement réciproque. Il n’en ré-
suite pour personne rien autre chose qu’un concours officieux, un appui bénévole, des conseils, de l’influence et non un droit d’intervention définie. Aucune stipulation n’est écrite, par conséquent c’est lettre morte et qui ne peut servir de base à rien. On ne comprend pas tout le bruit qui s’est fait autour de ce mot. La Sainte- Alliance a préoccupé le monde, on en parle sans cesse, personne ne sait ce que c’est, et l’on en fait une espèce de croque-mitaine, un épouvantail ridicule.»
Le chancelier est étonnant dans ces sortes de dissertations, sa parole est vive, accentuée, brillante et nette, il démontre avec une admirable clarté sa thèse en l’appuyant de preuves solides. Il y a là l’autorité d’un maître et chacun comprend l’importance de son opinion.
Chemin faisant, on a parlé de l’âge de certains hommes politiques. M. Guizot a soixante et onze ans, M. Villemain soixante-neuf, M. Cousin soixante-sept, M. Scribe soixante-six ans. Quant au chancelier, il entrera dans sa quatre-vingt-treizième année à la fin d’avril prochain.
Le nom du docteur Fouquier, ancien médecin du roi Louis-Philippe, ayant été prononcé, M. le chancelier m’a dit qu’il était le neveu du fameux Fouquier- Tinville, l’accusateur public qui a fait couper tant de têtes pendant la Révolution. Ce Fouquier était procureur au Châtelet avant 89. — M. Bellard, qui était alors un avocat célèbre, en apprenant la nomination de Fouquier aux fonctions d’accusateur public près le Tribunal révolutionnaire, manifesta sa joie de ce que cette redoutable magistrature était confiée à un honnête homme. Jusque-là, en effet, Fouquier avait mérité l’estime de tous. Par quel singulier phénomène cet homme devint-il tout à coup* si redoutable, comment se montra-t-il si terrible aux innocents? On peut croire que la peur le rendit cruel; il eut la lâcheté