‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 14 sur 166 · S. M. LOUIS-PHILIPPE — M. MONTEIL · texte numérisé non relu

S. M. LOUIS-PHILIPPE — M. MONTEIL

8 révrier 1852.

Jeudi dernier, j’ai dîné chez M. le chancelier. Je suis heureux de recevoir ses confidences, ses appréciations, et cependant il y en a de désolantes. Par exemple : «Le roi Louis-Philippe eût certainement songé à défendre son trône, s’il n’avait craint par là, en cas d’insuccès, de ruiner sa famille. C’est le sentiment de la propriété qui l’a retenu; c’est le père et le mari qui ont agi dans l’intérêt de la femme et des enfants, et non le roi qui met l’Etat avant tout. Les vertus privées deviennent des crimes en politique, un roi ne doit pas avoir d’entrailles; or, comme ils en ont tous plus ou moins, ils ne valent jamais rien.

M. le chancelier, à propos du duc d’Enghien dont la mort a été un remords pour Napoléon jusqu’à ses derniers instants, dit-on, m’a assuré avoir lu dans le testament authentique de l’Empereur un article qui n’a jamais été rendu public, et dans lequel le héros affirme que le jugement était légal et qu’il n’y avait pas à balancer. Croyez donc aux sentiments que l’on prête à ces personnages qui sont inexorables comme le destin ! L’histoire vraie donne toujours des démentis à l’histoire vraisemblable. Les hommes sont méchants et ne veulent pas que leur portrait ressemblant arrive à la postérité vengeresse.

20 février 1852.

M. Monteil disait, l’autre jour, dans un article de a Revue des Deux Mondes : «Le pauvre M. de Rambuteau... étranger à ce genre de littérature. » C’est bien à tous les genres qu’il l’était. Peu de temps avant la Révolution, il faisait des visites avec sa femme et laissait des cartes auxquelles il ajoutait de sa main : Venus moi-même. Pour entrer au Conseil d’Etat, on lui

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avait pourtant fait subir un examen qui consistait à écrire sans faute le mot citron. On prétend qu’il a mis sitron , mais je n'en crois rien. Au surplus, cela prouve que l’on peut être honnête homme, habile administrateur même, sans savoir l’orthographe, car M. de Rambuteau fut un préfet des plus remarquables.

i*r mars 1852.

Le fameux bal n° 2 des Tuileries sera probablement le dernier. Il y a eu, en effet, entre deux officiers allemands, Badois et Wurtembourgeois, dit-on, et assurément non-Français, une dispute assez vive qui se termina par une carte donnée courtoisement à un des personnages. L’autre n’ayant pas donné la sienne, il en résulta un surcroît d'explication à la suite de laquelle le Badois saisit son partenaire par le milieu du corps et le jeta à plat sur le parquet. Cela se passait au commencement de la grande galerie. Depuis1, les deux officiers se sont rencontrés l’épée à la main; l’un d’eux a été blessé et cela s’est terminé ainsi. Les journaux élyséens ont dit quelques mots de cette affaire. En somme, ces bals sont finis et il ne paraît pas que le Prince en donne d’autres, d’autant plus que deux femmes un peu trop connues, Mlle Sarah, la sœur de Rachel, et une autre princesse de même calibre, ont honoré cette fête de leur présence. Au prochain, Mlle Ozy, Mlle Doche et Frisette se sont fait inscrire. Mabille et la Chaumière se croient déjà ruinés. Fatale concurrence! La princesse X... et miss Howard ont déclaré qu’elles se croiraient déshonorées si ce monde était reçu. Voici, à ce propos, une petite histoire que je tiens de M. de Sainte-Aulaire :

«Je me rappelle qu’un jour, à Rome, chez mon père, à un bal, on est venu m’avertir qu’il y avait un grec à

LE Mls DE SAINTE-AULAIRE — M. F AZ Y 25

une table de jeu, et que, si nous n’y mettions ordre, ses partenaires allaient faire un esclandre. Je n’ai jamais rempli une plus désagréable commission que celle de persuader poliment à ce monsieur d’aller jouer ailleurs; il n’avait pas été pris la main dans le sac, mais véhémentement soupçonné, et cela suffisait pour que nous voulussions nous en débarrasser.»

13 mars 1852.

On n’était point gai, dans mon Anjou. Voici la chanson que j’entendais chanter dans mon enfance à ma bonne. Je m’en suis souvenu parce qu’il fait mauvais, que j’ai la fièvre et que je suis enrhumé :

La partie animale Voudrait se réjouir;

Mais la partie morale Lui dit : « Tais-toi, brutale,

11 faut mourir. »

14 mars 1852.

On parle d’une certaine affaire de Suisse qui a plus d’importance qu’on ne le veut bien dire. M. Fazy (1) de Genève, le dictateur, a eu maille à partir avec notre

(1) Jean-Jaeob, dit James Fazy, publiciste et homme politique suisse, né à Genève le 12 mai 1796, mort le 6 novembre 1878. Il résida tour à tour dans son pays et en France, théorisant à Paris sur l’économie politique, retournant dans sa ville natale fonder le Journal tle Genève. On le retrouve ici vers la fin du règne de Charles X, qu’il combat dans la France chrétienne , la Révolution et autres feuilles. Plusieurs fois condamné et poursuivi sous la monarchie de Juillet, pour ses ardentes apologies de la souveraineté du peuple, il élut enfin domicile définitif à Genève, où il ne contribua pas peu au triomphe du radicalisme en 1846. Cette révolution le porta au pouvoir. 11 était, sinon dictateur, comme on l’a dit, du moins chef du gouvernement provisoire en 1852.

JOURNAL DU Dr P. MÉN1KRE

chargé d’affaires, M. de Salignac-Fénelon. Ce qui a envenimé les choses, c’est qu’à Bâle, l’autre jour, on a promené un singe vivant habillé en empereur. On parle de réparations à exiger; espérons que nous n’aurons pas la guerre pour cela. En attendant, on a mis en liberté Guinard, l’ex-colonel d’artillerie de la garde nationale, et grand maître de ladite artillerie, comme chacun sait. Le Prince et le vieux constituant se sont réconciliés, et les gamins disent à Paris qu’ils ont pris un «canon» ensemble.

Pendant qu’on fait des mots, Paris se transforme; on démolit en grand et la Ville dépense des millions pour percer de grandes rues. La nouvelle rue de Strasbourg, qui viendra aboutir sur le boulevard, entre les portes Saint-Denis et Saint-Martin, sera, dit-on, prolongée jusqu’au quai. En vérité, je me demande pourquoi l’ancien gouvernement n’a pas eu l’habileté de faire travailler les ouvriers comme le fait le Prince- Président. Outre qu’il embellit Paris et s’attache la bourgeoisie, il devient très populaire parmi les ouvriers. Le Louvre sera achevé très prochainement. Ce sera, dit-on, un grand bienfait pour la capitale. On ne saurait croire combien tout cela fortifie l’autorité du Président : petites causes, grands effets !

On dit que les Lyonnais, en guise de protestation contre le «tyran» qui empêche les voix de s’élever et bâillonne la presse, vont réunir leurs suffrages sur un sourd-muet. Ce serait assez piquant.

16 mars 1852.

M. de Persigny disait samedi aux Italiens que nous aurions cette semaine un petit décret de trois lignes qui étonnerait bien les curieux. Il n’a pas voulu laisser percer son secret, et a fait le discret. — On annonce la suppression des droits d’hérédité à partir du huitième

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