PIE IX
M. THIERS
drez que Pie IX, après Grégoire XVI, n’est pas la tour inébranlable qui sert d’asile au peuple de Dieu. Il vaudrait mieux, je le sens, s’humilier devant les mystères de la Providence, accepter tout simplement et cordialement les décrets futurs du Seigneur; mais notre faiblesse s’abandonne volontiers à des craintes; elle cherche un appui, une barre de fer, et tremble de ne rencontrer qu’un roseau fragile. Du reste, Rome est belle et sa beauté brille de tout son éclat. La ville éternelle n’a pas failli à ses destinées, et mon cher frère, émerveillé de ces splendeurs, jette un soupir sur les hommes qui lui paraissent moins beaux que les choses. Ce qui survit à tout au Vatican, à Monte- Cavallo et à Saint-Pierre, remplit le cœur d’une indicible joie; et si par hasard quelques taches se rencontrent sur le front radieux de ce soleil divin, la foi n’en est point ébranlée. Cependant, d’où vient que ces visites à Rome sont si peu du goût de notre haut clergé français? Chaque année, la Congrégation de l’Index condamne quelques livres publiés par des ecclésiastiques qui n’ont rapporté du Siège pontifical que doutes et désespoir, blasphème et apostasie. Il ne faut pas, dit-on, soulever les voiles qui dérobent à tous le sanctuaire redoutable ; il ne faut pas toucher à l’arche sainte, au risque d’être frappé de mort, et certains esprits succombent infailliblement à ces épreuves. J’aime mieux ce juif converti qui disait en revenant de Rome : «Je crois, je persévère; car une religion qui subsiste au milieu de ces désordres doit être trois fois sainte et sacrée.»
27 octobre 1851.
M. Thiers disait l’autre jour à M. Emile deGirardin : « Mon cher, votre nez devrait bien écrire ses mémoires !
JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
— Pourquoi cela? — Parce qu’il a vu passer tant de choses devant lui...»
2i novembre 1851.
On jase beaucoup sur le mariage Cavaignac, mais on en dit bien d’autres sur l’affaire qui suit. Un papa très comme il faut surprit l’autre jour sa fille écrivant le billet suivant : «Prince, j’ai dix-sept ans, on me dit jolie, j’ai quinze cent mille francs à moi; tout cela est à vous si vous le voulez. » Le papa n’a pas eu la prudence de garder pour lui cette découverte, le monde s’en occupe. Que penser de cela? Un prince, un président de république en butte aux déclarations d’amour d’une jeune fille de la haute aristocratie, n’est-ce pas un fait qui prouve que le monde a besoin de ces alliances suprêmes, et ne faut-il pas voir dans ce fait un hommage rendu aux positions de par la grâce de Dieu? Cette enfant comprend l'hérédité, elle a la noble ambition du trône; elle veut faire souche, une dynastie nouvelle demande à naître; c’est naïf, c’est généreux et pas du tout démocratique. Serait-ce du dévouement pur et simple? Une autre Jeanne d’Arc pacifique? Le cas est embarrassant.
8 février 1852.
J’ai vu M. le duc Pasquier chez moi hier, et il a bien voulu me raconter sa longue entrevue avec le Prince-Président. Il a été question du Sénat, du personnel, puis de divers points de politique intérieure mis sur le tapis par le chancelier. L’affaire de la famille d’Orléans était pendante. M. Pasquier l’a attaquée vigoureusement. Il a dit au prince que son oncle n’avait jamais séquestré, mais qu’au contraire il s’était appliqué à lever des séquestres et à rendre à ceux qui avaient perdu.