M. ACHILLE SCRIBE
restaient en magasin. Cependant, ce riche personnage avait reçu depuis peu la commande d'un certain nombre de tabatières en or, avec le chiffre de l’empereur en diamants. Ce sont des cadeaux obligés, accoutumés, que les souverains distribuent à un certain nombre de personnages officiels. Elles valent de quatre à huit ou dix mille francs. Ce sont de jolis ouvrages rarement conservés; on les revend au joaillier, ou bien on les fait débarrasser des diamants pour en constituer quelque bijoux à l’usage des dames, et le mari, qui prend rarement du tabac dans un instrument semblable, se défait de sa tabatière ou la change contre quelque autre objet. J’en ai vu une qui vaut bien vingt-cinq mille francs, elle est entre les mains de M. Achille Scribe, un des exécuteurs testamentaires du roi Louis- Philippe et qui a été chargé en grande partie de la liquidation de la liste civile du feu roi. A une époque déjà assez lointaine, sous Louis XVIII, un personnage diplomatique reçut en cadeau une tabatière en or, avec un double fond à secret, et dans cette cachette mystérieuse il y avait un bon au porteur sur le Trésor de la somme de 200,000 francs. Quelque temps après, le joaillier qui avait fait la boîte, et qui avait mis luimême le bon dans le compartiment secret, demanda au diplomate s’il était content du cadeau que le roi lui avait fait. «Mais oui, dit-il. Combien croyez-vous que cela puisse valoir? Une dizaine de mille francs? — Allez, lui dit l'artiste. — Vingt nulle? — Allez, allez toujours.» Il monta toujours jusqu’à cent mille francs, s’extasiant et croyant à une plaisanterie. «Je vous en donne deux cent mille, dit le joaillier, et encore j’y gagnerai la valeur de la boîte.» Il lui montra le secret, et l’on peut penser que le monsieur fut content. Evidemment, les nouveaux procédés de la politique impériale tendent à détruire ces coutumes généreuses; le maître n’aura que de légers cadeaux à offrir à des
JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
agents secondaires, et, sous ce rapport, la bijouterie y perdra. Espérons qu’elle saura bien se rattraper ailleurs.
30 juillet 1859.
Je vous ai quelquefois parlé de Rossini, de ses bizarreries. Il a beaucoup de goût pour Passy, pour le bois de Boulogne, et depuis quelques années il y passait la belle saison, louant un petit appartement à l’entrée du Bois. Il lui a pris envie d’avoir une maison en toute propriété, et ayant avisé un petit terrain situé dans la lisière de ce séjour, il a écrit à M. le préfet une lettre ainsi conçue : «Un terrain en forme de piano à queue et situé, etc., me conviendrait pour y bâtir une petite maison. Je désire l’acquérir pour le prix de... Après moi, le terrain et la maison reviendront à la ville, etc.» Tout a été arrangé suivant les vœux du maëstro, et aujourd’hui la maison est bâtie, on dispose le jardin, qui sera joli. Notez que Rossini n’a jamais consenti à voyager en chemin de fer, qu’il n’a pas encore monté en bateau à vapeur et que la chaise de poste est son seul moyen de voyager. Son petit castel est situé au voisinage du chemin de fer de Paris à Auteuil, et si près que la barrière de ce chemin fait la clôture de sa nouvelle propriété. Or, plus de cent fois par jour, la locomotive passe sous les fenêtres du grand artiste, jette aux échos son cri aigu, strident, violent, aussi antimusical que possible, une note infernale à briser le tympan le plus robuste, et vous comprendrez la jolie position d’un homme qui a peur de ces machines et qui va se trouver condamné à les voir et à les entendre du matin au soir. C’est vraiment singulier.
Ier août 1859.
J’ai vu ces jours derniers un illustre marin qui a bien voulu causer avec moi et qui cause à merveille de