M. MOCQUART
■ la pièce où il comptait la faire jouer, celui-ci a répondu qu’elle ne paraîtrait jamais ailleurs qu’à Compiègne. Le manuscrit de cet ouvrage écrit et couvert de ratures, de changements, a été demandé par l’impératrice et elle le garde avec la signature de l’auteur, la date du jour où sa pièce a si bien réussi. Pendant les répétitions, M. Octave Feuillet ayant vu sortant de la poche de la dame un rouleau de papier enrubanné, lui demanda si c’était son rôle : «Mon Dieu, non, dit-elle en le tirant tout à fait, c’est le traité de Zurich ! » On en avait écrit une copie pour l’impératrice. N’est-ce pas drôle?
Voilà mon bulletin du palais. Personne encore n’en a parlé.
26 novembre 1859.
L’empereur a pour secrétaire intime, pour ami, mieux vaudrait dire, M. Mocquart, qui réside auprès de lui depuis longtemps. Or, j’ai dîné hier soir avec M. Mocquart, avec M. Mon, ambassadeur de S. M. la reine d Espagne, et avec quelques autres personnages. J’ai plus particulièrement causé avec M. Mocquart qui me plaît beaucoup. La première impression n’est pas très favorable. Il est assez grand, très maigre, un peu vieux, et sa physionomie presque maladive fait craindre un peu de sévérité, mais à l’user, tout s’arrange, et l’on trouve sous cet ensemble beaucoup d’esprit, de gaieté, d’instruction et de bonhomie. C’est un habile causeur, amplement fourni de matériaux intéressants, d’anecdotes, de mots, d ’épigrammes, le tout assaisonné d’un fonds de gaieté de bon aloi. Le monsieur aime les vieux livres; il raffole de Tacite, un de mes amis, et revient sans cesse à ce peintre éloquent et austère des empereurs romains. Il a, dit-on, un grand Tacite infolio, avec de larges marges sur lesquelles il met des
JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
notes. Il s’est appliqué à retrouver des analogies entre les hommes de notre temps et ceux qu’a si énergiquement peints le grand historien, mais ce travail est énigmatique, il faudrait en avoir la clé pour comprendre. Comme j’interrogeais M. Mocquart s’il n’était pas tenté d’écrire ses mémoires, il m’a répondu que non, par la raison qu’il serait obligé de ne rien dire de ce qui est le plus intéressant. Et là-dessus j’ai développé la thèse de l’impossibilité de savoir la vraie histoire, au moins quant aux causes réelles des événements, ceux qui les connaissent ne pouvant les publier. Il a été de mon avis. On lui a offert trois cent mille francs pour publier quelques volumes de l’histoire contemporaine, et comme il en parlait un jour à l’empereur, celui-ci lui dit : «Moi, je vous donnerai quatre cent mille francs de votre manuscrit. » Le chapitre le plus intéressant serait sans nul doute celui du coup d’Etat. M. Mocquart nous a dit que, longtemps médité, il n’est arrivé le deux décembre qu’après trois remises successives. Il devait éclater en septembre, mais il fallut attendre. Quand enfin tout fut arrêté, quand les ordres furent donnés, M. Mocquart écrivit le mot Ru bicon sur l’enveloppe qui contenait toute cette grande affaire, et le prince, en lisant cette suscription hardie, l’approuva d’un mot et d’un geste. Jamais homme plus que l’empereur n’a été maître de soi-même. Il possède au plus haut point le sang-froid, la résolution, il conserve invariablement le calme, la placidité, et, dit son secrétaire, «jamais je ne l’ai vu laisser échapper un signe quelconque d’émotion, de surprise, de colère.» Quelqu’un a dit que la première condition pour être maître des autres, c’est d’être maître de soi-même, M. Mocquart a été de cet avis. Cependant un homme a toujours, pour ses familiers les plus intimes, certaines allures qui décèlent l’état de son âme. Quand l’empereur arrive le matin dans son cabinet, il dit «Bonjour,