M. MOCQUART
Mocquart. » Le lendemain il dira : « Bonjour, monsieur Mocquart !» Une autre fois il dira :« Bonjour, monsieur le comte de la Mocquardière. » Et ces trois nuances donnent la mesure exacte de la disposition d’esprit du maître. Il est du reste parfaitement bon et bienveillant pour tout ce qui l’environne, facile à servir, écoutant chacun avec attention et conservant une douceur de ton qui le rend parfaitement aimable. M. Mocquart est dans une position très enviée, bien des gens haut placés s’adressent à lui, et, comme il n’est pas possible de faire toujours ce qu’on lui demande, les mécontents ne se gênent pas pour l’attaquer dans l’esprit du maître. Lin jour, celui-ci disait à son secrétaire : « On vous trouve pointu. » M. Mocquart répondit : « On se trompe, c’est carré qu’il faudrait dire.» Parmi les cancans de la cour qui ont voltigé autour de la table, le duc de Malakoff a eu la meilleure part, et l’on s’est permis de rire de quelques naïvetés militaires du héros de Sébastopol. On sait qu’il est l'heureux époux de la plus jolie femme de toutes les Espagnes. Elle est en ce moment dans une position intéressante, et c’est une grande joie pour le maréchal, qui n’avait pas trop de bonnes raisons pour compter sur un tel bonheur.
Il était une fois un roi et une reine, bons, trop bons même, car ils avaient des sujets extrêmement méchants. Il arriva que les hommes devinrent cruels, féroces, et qu’un beau jour ils coupèrent la tête du roi et de la reine. Ce crime abominable les rendit fous furieux, et ils se mirent à danser autour des cadavres, à jouer à la boule avec la tête de tous ceux qui ne partageaient pas leur fureur. Au lieu de volants, ils se renvoyaient des têtes coupées, les têtes servaient de balle au jeu de paume. Ils faisaient tomber tant de têtes que les villes semblaient peuplées de fantômes sanglants, se promenant leur tête à la main et demandant une sépulture, mais on ne les écoutait pas. Parmi les mal-
JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
heureuses victimes de ces bêtes féroces, on remarqua une princesse belle et bonne qui avait commis le crime odieux d’aimer la pauvre reine, d’être son amie dévouée et de n’avoir jamais fait de mal à personne. On la nommait Mme de Lamballe. Les tigres en auraient eu pitié, mais les hommes la massacrèrent et imaginèrent de mettre sa tête au bout d’une pique, afin de la montrer à la reine qui gémissait dans sa prison. Cela fut fait ainsi et l’on se demande à quoi pensait le tonnerre du bon Dieu. Mais enfin l'homme qui portait cette tête au bout d’une pique (il était bien jeune alors et peutêtre obéissait-il à la peur ou à quelque monstre alors au pouvoir), cet homme qui a porté cet étendard de la mort a vécu très longtemps et est devenu un membre de la fameuse Académie française. On ne peut savoir comment son crime lui a été pardonné. Cet homme professait les belles-lettres, il parlait agréablement des orateurs et des poètes, il faisait des vers galants même, en un mot, c’était un littérateur agréable de l’Empire. Cependant, il y avait au fond de tout cela je ne sais quel levain pernicieux, quel ferment de passions mauvaises, et peu à peu le personnage tomba dans la misère et, qui pis est cent fois, dans le mépris. L’académicien vendait son suffrage, il a tiré tout l’argent possible des candidats aux quarante fauteuils, et pendant plus de trente années il a été une honte pour un corps illustre. M. Thiers, à qui il demandait trois mille francs pour sa voix, lui en donna quatre. M. Scribe lui prêta 25,000 francs pour le même objet, mais, en homme d’affaires, il se fit souscrire un billet pour cette somme. Le billet n’a jamais été acquitté. Cette espèce de marchand de suffrages avait eu un fils, mais le mépris public retombe sur la tête des enfants, et le père vit mourir le sien. Il le pleura et entreprit de lui faire dresser un tombeau au Père-Lachaise. Pendant plus de dix ans, il a mendié partout l’argent né-