LE GÉNÉRAL D’HAUTPOUL — JULES JANIN
référendaire, disait hier soir à Ponsard : a Eh bien, mon cher, vous voilà quitte avec Judith; elle vous a donné une place de six mille francs, vous lui donnez un beau rôle dans votre drame : la chose est en règle.
— Parlez-vous sérieusement, monsieur le grand référendaire? — Mais sans doute; cela se disait hier dans mon salon, et je ne vois pas que l’on puisse en douter.
— Eh bien, monsieur, pour vous prouver l’infamie de ce propos, je vous donne ma démission à l’instant même. — Prenez garde, mon cher; c’est une affaire de six mille francs. — Je voudrais qu’elle en valût vingt pour vous la jeter au visage. » Et voilà !
21 avril 1852.
Nous sommes en temps de résurrection. On nous promet toujours un grand événement pour le 11 mai. Un capitaine de la nouvelle garde nationale me disait hier que son commandant avait positivement dit à ses soldats passant une revue de crier : «Vive l’Empereur!» en défilant devant la terrasse de l’Elysée. Ce sont des symptômes.
25 avril 1852.
«Je suis heureux, me disait M. de Sainte- Aulaire, que Janin ait refusé de vendre sa plume et de se rallier au pouvoir.» L’étonnement naïf de ce brave ministre en apprenant qu’un homme comme M. Janin ne prêterait pas sa plume pour tout faire, même quand on lui promettrait beaucoup d’argent, m’a rappelé ce qui m’est arrivé autrefois en Italie. J’avais été visiter à Arcua, auprès de Padoue, la maison et le tombeau de Pétrarque, et, dans je ne sais quel mouvement de sentimentalité comme en ont les touristes, j’avais cueilli comme souvenir deux ou trois feuilles d’un laurier
JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
qu'on a planté là. Je me proposais bien de les garder précieusement. L’imbécile de cicérone qui m’accompagnait, en me les voyant mettre soigneusement dans ma poche, m’a dit d’un air fin : «Vous avez bien raison, signor : les feuilles de laurier, il n’y a rien de bon comme ça dans les sauces blanches!...» Parlez donc poésie à cette race de buffali; et parlez honneur ou délicatesse à ces acheteurs de... ce qu’ils n’ont pas, ce sera exactement la même chose.
4 mai 1852.
Le maréchal Marmont a raconté une histoire bien curieuse; il en garantissait l’absolue authenticité. Voici la chose : Paul Ier, empereur de Russie, voulait faire gagner à un de ses amis un procès, et en remit les pièces à un juge avec recommandation spéciale. Par hasard, ce juge se trouva un honnête homme, et rapporta les pièces au bout de deux jours, en disant à l’empereur que sa conscience ne lui permettait pas de juger dans le sens indiqué. L’empereur impatienté reprit le dossier et le confia aux soins d’un juge qu’il supposait plus complaisant, mais dont la réponse fut la même. Alors, il entra dans une de ces colères auxquelles il était sujet, et s’emporta jusqu’à frapper le magistrat d’une canne qu’il avait à la main. Mais, sa colère passée, il imagina d’examiner l’affaire lui-même, et n’eut pas de peine à se convaincre que le procès était ingagnable. Quand il l’eut reconnu, il mande le magistrat rossé, s’enferme avec lui dans son cabinet, et, lui présentant la canne dont il s’était servi si injustement : «J’ai eu tort l’autre jour; je vous ordonne de me rendre les coups que vous avez reçus. Souvenez-vous que j’ai tapé fort.» Marmont ne disait pas si le magistrat avait obéi.