M. MIGNET — WASHINGTON
sition; il se mettait dans des colères bleues contre le National , la Réforme, mais il les lisait tous les matins. M. le comte Molé, quand il était chef du ministère, était surtout jaloux de ceux de ses collègues dont on faisait l’éloge, il souffrait du mal qu’on disait de lui, mais bien plus encore des compliments qu’on adressait aux autres ministres. M. Thiers a toujours montré beaucoup d’indifférence à cet égard, il fait peu de cas des articles de journaux. Il a été journaliste lui-même et sait ce que cela vaut. Je n’ai pas de détails sur les ministres actuels. Je me rappelle fort bien que Mme la duchesse de Berry, enfermée à Blaye, se fâchait quand on voulait lui soustraire un journal contenant un article hostile.
M. Mignet est un causeur charmant. On a parlé de la comète qu’on annonce être celle de Charles-Quint, mais elle ne parut qu’un an après la mort de ce personnage. M. Mignet a fait un livre très intéressant sur la retraite et l’abdication de ce roi, et il a pu rectifier bien des erreurs commises par les historiens qui visent trop à la légende. Il y a, je crois, deux cent quatrevingt-dix ans que Charles-Quint est mort.
On a beaucoup parlé de Washington à propos de la guerre qui éclate entre les Etats d’Amérique. Ce personnage a laissé une sorte de testament politique dans lequel il donne des conseils à ses compatriotes. On a dit de lui qu’il s’était montré grand dans la guerre, grand dans la paix et grand dans le cœur de tous les citoyens. Son histoire a été publiée d’après des documents authentiques. Par malheur, le grand Washington a eu de faibles successeurs, l’œuvre constituée par son génie périclite aujourd’hui parce que les hommes ne sont que rarement animés d’un sentiment pur, et que le vrai patriotisme ne se rencontre guère deux fois au degré où on l’a vu chez le fondateur des Etats-Unis d’Amérique.
JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
9 août 1861 .
M. Thiers, qui a réellement échappé à un grand danger l’autre jour à Dieppe et qui, certainement, ne se hasardera plus dans une campagne maritime, M. Thiers a terminé son grand ouvrage sur Napoléon Ier et l’Empire. Le 12 de ce mois paraîtra le dernier volume de cet immense travail. Mais M. le chancelier jouit de certains privilèges tout à fait exclusifs. Ainsi il a reçu ce volume qui traite des Cent-Jours et de la clôture du grand drame impérial, il se l’est fait lire presque tout entier, et hier soir, l’illustre vieillard a fait sa rentrée dans son salon. L’indisposition très sérieuse qu’il a éprouvée dernièrement le retenait dans sa chambre ou dans son cabinet de l’entresol ; ses convives descendaient auprès de lui après le dîner et la soirée se passait en conversations toujours attrayantes. Hier, M. Mignet, M. de Peyramont et moi, nous étions les invités; trois autres personnes qui sont plus spécialement de la maison complétaient le nombre accoutumé. Mais vers la fin du repas, nous avons entendu le chancelier toussant près de nous, et en effet, au sortir de table, nous l’avons trouvé installé dans son fauteuil. Nous avons fêté ce retour aux habitudes et la conversation n’a pas tari. Tout naturellement l’ouvrage de M. Thiers est venu sur le tapis.
Nous avons écouté M. Pasquier nous dire son opin;on sur ce livre. « Il y a bien des choses sur lesquelles nous ne pouvons pas être tout à fait d’accord. J’ai pris une part active à des actes dont il a seulement lu le récit, et de là des différences notables, mais on peut dire que son travail est bon, bien fait, plein de mouvement, de vie et d’intérêt. — - Quand l’emipereur revint de l’île d’Elbe, le premier échec qu’il éprouva, ce fut la difficulté de constituer un ministère. Chacun refusait