‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 164 sur 166 · M. DE RŒDERER · texte numérisé non relu

M. DE RŒDERER

un poste aussi difficile; on pressentait que la chose ne pouvait durer, et dans ses rapports avec les plus intimes de ses amis, l’empereur parlait toujours des Bourbons. Les dépêches qu’il recevait de ses ministres extérieurs contenaient beaucoup de passages relatifs à la famille royale, et enfin, dans une circonstance très particulière, voici ce qui fut fait par l'empereur luimême. M. de Rœderer avait été chargé d’une sorte d’ambassade par le frère de l’empereur, pour la défense de son trône d’Espagne. M. de Rœderer, arrivé dans le cabinet de l’empereur, le trouva avec le petit roi de Rome et Mme de Montesquiou. Il rendit compte de sa mission et dit que le roi Joseph espérait que son frère le maintiendrait à Madrid. L’empereur témoigna une vive impatience, et, comme il tenait son fils sur ses genoux, il dit : « Me voyez-vous occupé à cette belle « besogne lorsque je pense que celui-ci ne pourra pas « même régner en France ! »

« On a reproché à l’empereur d’avoir altéré l’institution de la magistrature, et rien n’est moins juste. Quand il fallut créer la Cour de cassation et les cours impériales, on dut froisser bien des ambitions, mais encore écarter des hommes d’un mérite éminent qui ne pouvaient être choisis en raison de leurs antécédents. Merlin de Douai était certes l’un des jurisconsultes les plus forts de l’époque. Il aurait voulu être à la tête de la Cour de cassation, mais cela était impossible même sous l’empereur, à plus forte raison en 1S15. Merlin était d’une rigueur inflexible à l’égard des émigrés. Quelques-uns ayant fait naufrage sur les côtes de France, furent saisis et l’on voulait les fusiller. L’affaire fut déférée à l’empereur et au Conseil d Etat. Lin rapport avait été fait, très sage, montrant les inconvénients de cette manière d’agir, et dans le conseil personne ne parlait contre. L’empereur s’adressa à Merlin, qui réclama la loi dans toute sa rigueur, éta-

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blissant que rien ne l’avait rapportée jusque-là. Le maître arrêta l’orateur et les pauvres gens eurent la vie sauve. »

26 août 1861 .

Hier soir, M. le chancelier était fort en veine de causerie, nous admirions sa vivacité, son entrain; il répondait à tout, s’occupait de tout le monde, en un mot, jamais homme n’a été plus vivant. Et comme on revenait au chapitre de notre histoire contemporaine, au dernier volume de M. Thiers, M. Pasquier nous a dit ceci : « Certes M. Thiers est un rare esprit, plein de clartés, mais on peut lui reprocher une certaine dose de crédulité qui l’a poussé à l’erreur. Il a accepté sans critique suffisante les mémoires de M. de Vitrolles et ceux du général Dupont. Pour ne parler que de ce dernier, on peut s’étonner à bon droit de voir M. Thiers en faire une sorte de grand homme, une victime de la fatalité, ou plutôt de la jalousie de ses rivaux. Jamais on ne pourra pallier le désastre de Baylen. Le général Dupont est un homme d’une bravoure éprouvée, il l’a montré maintes fois; il est de plus fort intelligent, très instruit, littérateur éminent, poète, en un mot, un homme hors de ligne, mais tout cela n’empêche pa9 qu’il ait perdu la tête à Baylen, qu’il ait fait fautes sur fautes. — Comment n’a-t-il pas été fusillé? - — Je le sais bien, docteur, mais pour vous raconter cette affaire, il me faudrait une demi-heure, et ma voix n’y suffirait pas. En bref, voici la chose. On voulait le traduire devant un conseil de guerre, mais ses amis, sa femme, bien posée dans le haut monde, obtinrent que l’affaire serait portée devant la haute cour. Or, cette cour, existant en principe, n’avait jamais fonctionné. Il fallut la réunir, l’organiser, cela demanda bien du temps. Les intéressés faisaient en sorte de traîner la

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chose en longueur, si bien que les événements marchant, la guerre avec la Russie entamée, il fallut renoncer à ce procès et le coupable échappa. M. Thiers ne parviendra jamais à effacer cette action que tous les hommes du métier ont jugée de la même manière. — J’ai vu le général Dupont seulement à l’époque où il a été nommé député. Il n’a jamais dit un mot à la Chambre; je le vois encore d’ici, seul, à sa place, sans que personne lui pairie, dans un isolement très significatif. Et plus tard, lorsque l'expédition d’Alger fut décidée, Bourmont, alors ministre de la guerre, voulut la commander : il lui fallait cela pour devenir maréchal de France; le ministère de la guerre était conduit par intérim par un jeune homme, de Champagny, sous le haut patronage du duc d’Angoulême. On songea alors à nommer ministre le général Dupont, et il arriva que les affaires du 27 juillet se déclarèrent tout à coup. L’armée de Paris ne se composait que de 7 ou 8,oco hommes effectifs, et quand Marmont fut chargé de soutenir la lutte, il trouva que tout avait été négligé. Singulière aberration du pouvoir ! On tentait un coup violent sans aucune précaution prise, sans garantie contre la révolte. Et voilà comme les monarchies disparaissent ! »

4 septembre 1861

Mme de Choiseul était bonne, charitable. Elle rencontra un jour à Chanteloup, au temps de ses prospérités, un petit paysan qui travaillait pour les maçons et les cantonniers. Il portait des cailloux dans un panier. La dame prit intérêt à cet enfant, elle lui demanda s’il désirait quelque chose. « Je désire un âne, madame la duchesse; si j’avais un âne, ma fortune serait faite.» Elle lui acheta donc un âne. Trente ans plus tard, alors que la duchesse ruinée ne possédait que

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quelques mille livres de rentes et vivait dans un petit appartement du faubourg Saint-Germain, elle reçut la visite d’une sorte de gros homme qui lui dit, les larmes aux yeux : « Ne reconnaissez-vous donc pas petit Pierre? — Non. — Petit Pierre à qui vous avez donné un âne? — C’est possible, mais je ne me souviens pas. — Eh bien, madame la duchesse, je suis petit Pierre. J’ai fait fortune; si vous voulez bien l’accepter, cette fortune est à vous. » Le trait est joli, et M. Pasquier, qui le tenait de la duchesse elle-même, l’a parfaitement raconté.

12 septembre 1 85 1 .

Lundi dernier, g septembre, je dînais chez M. Pasquier en assez nombreuse compagnie. Il m’avait donné la bonne place à sa gauche, le dîner a été fort gai e: la soirée ne l’a pas été moins. C’est merveille de voir et d’entendre un homme de quatre-vingt-quinze ans, demi-sourd et aveugle, tenir une si belle place à table et dans un salon, illuminer tout sujet de conversation par des jugements sans appel, plaisanter avec les jeunes, argumenter solidement contre les hommes mûrs qui soutiennent des opinions dont il ne s’accommode pas. Comme on revenait toujours sur le fameux dixneuvieme volume de M. Thiers, à qui l’on reprochait un peu trop d’enthousiasme pour Napoléon Ier, M. le chancelier a dit : « Vous avez tort de parler ainsi. M. Thiers subit tout naturellement l’influence de l’homme dont il écrit l’histoire. Il ne l’a pas vu, tout ce qu’il en dit est puisé dans des documents historiques, remplis de louanges enthousiastes ou de critiques passionnées. Personne n’a parlé froidement de Napoléon. C’était, tout le monde en convient, un homme extraordinaire. Il a fait des choses merveilleuses, son génie s’est révélé en mille occasions; comment voulez-vous

M. THIERS

que l’historien reste froid en présence de cette grande figure? La guerre a rempli les trois quarts de la vie de l’empereur, par conséquent M. Thiers a dû donner une grande place à ces batailles qu'on lui reproche de détailler avec un peu trop de complaisance. Mais, outre qu’il les décrit fort bien, il en fait voir les conséquences politiques, ce qui est capital dans la vie de son héros. Plus tard, dans vingt ou trente ans, on fera un abrégé de cette histoire, en huit ou dix volumes au plus, on élaguera ces récits stratégiques qui n’auront plus la même importance. Mais aujourd’hui, il y a encore beaucoup de personnes qui ont pris part à ces combats et qui sont enchantées de lire l’affaire à la • quelle elles ont assisté. On écrit toujours l’histoire pour son temps, on reflète sans s’en apercevoir les goûts, les opinions, les passions de son entourage, et c’est là ce qui rend un livre en quelque sorte vivant, ce qui lui donne un si grand intérêt et explique la vogue immense dont il jouit. » Sur divers incidents du retour de l’île d’Elbe, M. Pasquier nous a dit qu’il croyait peu à ces petites scènes romanesques dont il a été luimême le narrateur, ou plutôt l’inventeur. Ainsi sa conversation aivec sa mère est une histoire peu vraisemblable, au moins dans ses détails. Il y a eu peut-être un mot qu’il a développé, mis en relief, et qui est devenu très intéressant, — le petit mot au prince de Monaco : Où allez-vous? — Chez moi. — Et moi aussi !

C’est très joli, mais trop joli pour être réel. Napoléon, à mesure qu’il approchait de Paris, sentait les difficultés de sa position. Si le roi Louis XVIII avait fait de grandes fautes, la nation entière n’était pas sa complice; on était toujours las de guerres, on ne voyait pas d’un œil indifférent la perspective d’une lutte nouvelle contre toute l’Europe. Et tout cela se révéla plus vivement encore quand il fallut constituer une administration, un ministère; il y eut des refus, et

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l’empereur fut obligé d’appeler près de lui deux hommes qu’il détestait, Fouché et Carnot.

4 octobre 1 86 1 .

Le chancelier revient souvent sur l’affaire du maréchal Ney. Il nous disait l’autre jour que Wellington avait formellement refusé de déclarer que toutes les troupes présentes à Paris devaient jouir du bénéfice de la capitulation et que, par conséquent, le maréchal Ney ne devait pas être excepté de cette circonstance favorable. Cela a entraîné la perte du maréchal. M. Pasquier a dit que cette action ne faisait pas honneur à l’Anglais, et qu’il était fâché d’avoir à lui adresser un pareil reproche, Wellington méritant beaucoup d’estime d’ailleurs pour son caractère. — Un pair de France qui a voté la condamnation de Ney fit le même soir une visite à M. Pasquier. Il ne trouva chez lui que Mme la baronne et la sœur du baron. Il raconta à ces dames le fatal procès et dit qu'il avait été mal défendu. « Voilà ce qu’il aurait fallu dire. » Et aussitôt ce personnage se mit à plaider avec une chaleur extrême cette cause perdue. Son discours était énergique, pathétique, plein de sens et de force, — et puis M. Pasquier arrivant, les dames lui dirent combien il avait perdu. — C’est bien fâcheux, en effet, mais comment un avocat aussi éloquent en faveur de l’accusé a-t-il été un juge si sévère? Comment a-t-il condamné celui qui avait tant de droits à être absous ? — Voilà les hommes.

3 novembre 1861 .

A l’époque où Napoléon, tourmenté par le désir de fonder une dynastie, songeait à se séparer de Joséphine, on agitait dans le conseil de l’empereur la

M. PASQUIER

grave question d’un mariage avec quelque princesse du Nord. Des hommes d’Etat très perspicaces inclinaient vers la cour de Russie, on pensait qu'une alliance intime avec Alexandre pouvait amener la paix, et les gens les plus sages embrassaient avec ardeur la perspective d’un désarmement devenu bien nécessaire. Mais il se passa alors un fait qui dérangea ces combinaisons. L’ambassadeur autrichien, causant avec un des hauts fonctionnaires de l’empire, lui dit qu’il y avait à Vienne une archiduchesse bonne à marier et que, sans aller chercher si loin, on trouverait là une compagne digne du trône de France. — Ce propos fut rapporté à Talleyrand qui en parla à l’empereur et bientôt cette affaire fut mise sur le tapis. On avait pris des informations, Marie-Louise devait plaire, et Napoléon, tout en consultant ses conseillers les plus dévoués, avait déjà pris son parti. Le projet fut combattu par Cambacérès, soutenu par Talleyrand, et la discussion fut très vive. Le lendemain, M. Pasquier, qui était alors auditeur ou maître des requêtes au Conseil d’Etat, lui parla de cette grande affaire dont toute la ville s’occupait déjà. « Vous êtes jeune, mon ami, mais vous êtes discret, je puis donc vous dire ceci. On perd souvent son procès quand on ne peut pas se servir d’un argument qui en assurerait le triomphe. Je connais l’empereur aussi bien, j’ose le dire, que pas un de mes collègues. Je ne pouvais pas dire hier, en plein conseil, les motifs de mon opposition au mariage autrichien. J’ai presque forcé la porte du cabinet de l’empereur, je lui ai dit ce que je pensais, mais il n'a pas voulu m’écouter : la vérité est toujours difficile à entendre. Il m’a presque chassé de sa présence, il m’a dit de le laisser tranquille, et j’ai dû céder. Mais je vous le dis à vous, ce mariage que l’on considère comme un gage de la paix n’a pas de valeur à mes yeux; je ne donne pas deux ans de bonne intelligence

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à ces deux hommes, il n’y a pas de sympathie possible entre eux, et la nouvelle impératrice n’empêchera pas la guerre d’éclater. Cela peut nous mener bien loin. La Russie va se trouver froissée, la moindre discussion prendra un caractère violent, et je prévois des embarras de tout genre. » La suite a prouvé que ce personnage voyait bien et que son opinion était fondée sur des raisons sérieuses et valables.

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