‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 19 sur 166 · GÉNÉRAL JOMINI · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL JOMINI

voyez, et personne ne bouge; on parle bien encore d’un petit complot militaire dans un des régiments des garnisons du Nord, mais il faudrait être en Suisse ou en Belgique pour avoir des nouvelles exactes. C’est là le charme de la situation : on ne sait rien, on ne dit rien. Le quid novi fert Africa perpétuel de 48 est chose inconnue de nos jours; on n’a plus rien à dire, plus rien à écouter; tout au plus met-on le nez à la fenêtre pour voir passer le siècle, et l’on dort par là-dessus comme des marmottes. Ça me va assez bien; j’étais las de cette vie au pas redoublé. J’aime mieux ce silence protecteur des bons livres, des heures de méditation et des joies de la famille. Quand je pense que j’ai été chevalier du Lys en 1814, fédéré en 1815, carliste en 1830 et orléaniste en 48, toujours pleurant les bannis, toujours passionné pour ceux qui souffraient! En vérité, je souhaite que mon fils ne soit pas ballotté comme son père, terris jactatus et alto, et qu’il laisse passer ces tourbillons politiques sans se croire obligé de tourbillonner avec eux.

15 juillet 1852.

Je viens d’entendre parler de la Russie, du passage de la Bérésina et autres romans impériaux de 1812; cela m’a rafraîchi; il me semblait que les glaces meurtrières de ces temps héroïques et barbares abaissaient notre température. Le vieux général Jomini, si habile historien de ces calamités guerrières, .m’en a raconté beaucoup de choses. L’espèce humaine était mûre, alors; Dieu pouvait récolter; seulement j’étais trop jeune pour figurer parmi les glanes. Donc, le professeur de grande tactique, qui a bien près de soixante-quinze ans, entend fort mal de l’oreille droite; à la vérité, il n’entend pas du tout de l’oreille gauche, mais néanmoins il discourt imperturbablement et sait le nom et

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les affaires d'un million d’hommes. Quelle terrible mémoire ! Il avoue avec modestie qu’il n’a que celle des noms, des dates, des lieux; pour le reste, il laisse à désirer. Je ne désire rien de plus, vraiment.

Les hommes qui parlent toujours prennent en grippe les bavards; ce sont leurs ennemis naturels. M. Thiers a eu quelques relations avec M. Jomini, à propos de l’histoire de la campagne de Pologne. Un jour, dans un dîner, M. Thiers taquinait le susdit Jomini sur quelques faits très importants ayant rapport à l’empereur de Russie. Le petit homme parla tant, tant, que le général ne put placer un mot. C’était à mourir de dépit. A la fin du dîner, le Jomini, piqué au jeu, prit la parole et dit : «Je comprends que vous ayez pu être ministre de l’intérieur, car les Français n’entendent rien au gouvernement; mais que vous ayez été deux fois ministre des affaires étrangères et que vous ignoriez aussi parfaitement l’histoire moderne de la Russie, voilà ce qui me surprend. Au surplus, cela doit venir de ce que vous n’écoutez jamais. » Ces messieurs sont brouillés depuis ce jour. — Le maréchal Bugeaud avait eu le désir de connaître M. Jomini; on les fit trouver ensemble à table chez je ne sais qui; le vainqueur de l’Isly parla toujours, si bien que M. Jomini se vengea en lui lançant cette petite épigramme : « Général, quand vous vous trouvez avec M. Thiers, vous devez tirer l’épée à qui parlera.» — Vous voyez que l’histoire des grandes guerres modernes a joué de malheur dans ces deux occasions. Jomini est probablement habitué à se faire écouter, de sorte que le rôle d’auditeur ne lui convient pas du tout.

19 juillet 1852.

A Barèges, excepté le duc d’Albufera, il y a peu de Parisiens. En revanche, une célébrité de cour d’assises,

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autrefois Mme L..., que j’aurais condamnée sans hésiter, rien qu’à regarder sa figure. On me l’a montrée hier; c’est une assez belle personne, mais qui a du poison dans les yeux et un crime sur le front. Elle a trouvé un second mari, encouragé probablement par l’idée qu’on n’empoisonne pas deux fois son mari. Elle est, à ce qu’il paraît, fort riche, grâce à son crime. Mon Dieu! qu’est-ce qui doit se passer dans cette tête, si vraiment elle est coupable, et qu’est-ce qui s’y passera au moment où elle sera sur le point de mourir ellemême? — - Quand M. de Sainte-Aulaire était ambassadeur à Rome, il demandait un jour directement au pape des dispenses pour un de ses amis qui voulait épouser sa belle-sœur. «Ce sont, lui dit Grégoire XVI, des dispenses que j’accorde le moins volontiers, et si vous pouviez entrer dans les archives de la Grande Pénitencerie, vous n’auriez pas de peine à comprendre que j'ai raison ! » Quelles découvertes on ferait sur les mystères du cœur humain et sur son histoire, en fouillant ces archives !

24 juillet 1852.

«J’ai trouvé, me disait M. de Sainte-Aulaire, le temps de lire le dernier numéro de la Revue des Deux Mondes. Les amours de Cousin pour la duchesse de Longueville sont vraiment trop plaisantes. On voit qu’il parle galanterie comme M. Thiers batailles; il a appris la théorie dans de bons livres, et la pratique avec une chambrière. Quelle figure ferait la pauvre duchesse, si elle pouvait lire cette espèce de déclaration? Il y a dans le même numéro un grand article de M. de Rémusat sur Walpole. Ce qui m’en a paru curieux, c’est qu’il a évidemment voulu se peindre luimême sous le nom du personnage dont il écrivait la biographie. C’est de lui que M. Guizot a dit : «C’est un

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«amateur d’une jolie force en tout genre.» Il applique à Walpole ce mot qui lui va à merveille. Je n’ai jamais rencontré personne ayant plus d’esprit que M. de Rémusat, et prouvant mieux combien l’esprit tout seul est insuffisant pour plaire; c’est une espèce d’Abélard intellectuel, qui n’a jamais pu ni se faire prendre, ni se prendre lui-même au sérieux, touchant à tout, mais incapable de rien faire, et ne sachant que juger et blâmer. Voilà pourtant les hommes d’Etat dont le nouveau régime nous a délivrés. S'il n’y avait pas autre chose à lui reprocher, j’avoue que je lui donnerais l’absolution de grand cœur.»

«On m’écrit que le mariage du Président avec la petite princesse Wasa est probable, et que l’empire suivra le mariage. J’ai connu à Vienne cette princesse qui était alors une jolie enfant. Le mariage me paraît convenable; entre autres avantages, il pourra, au besoin, un jour, servir de prétexte à quelque expédition de Strasbourg, en Suède; car le prince Wasa est le Charles X de ce pays-là, et se fait traiter à Vienne comme un roi légitime dépossédé par un usurpateur. Ce serait curieux de voir notre Président revendiquer sa légitimité en Suède. »

27 juillet 1 852.

Vous avez vu la mort accidentelle de ce pauvre maréchal Exelmans. Il a tenu à donner une preuve nouvelle de l’assertion de Mme Du Deffant, qui prétendait que l’on ne mourait que de bêtise. A soixante-dix-huit ans, monter à cheval la nuit, c’est folie, d’autant plus que personne ne pouvait le voir et l’admirer. Dans une revue, passe encore, il y a des spectateurs en foule; mais sur une grande route... A quoi bon? Mme Du Deffant attrapa une fluxion de poitrine en suivant une procession de jubilé en hiver, en dépit de son grand âge.

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