‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 18 sur 166 · DUC D’AUMALE — DUCHESSE DE COGNI · texte numérisé non relu

DUC D’AUMALE — DUCHESSE DE COGNI

petite fille de son âge. Celle-ci, tout en pirouettant avec son cavalier, l’interpella ainsi : «Dis donc, on m’a dit de t’appeler Monseigneur; est-ce que t’es évêque? — Ah! ça, je ne sais pas, répliqua le duc d’Aumale, après avoir réfléchi; je suis tant de choses !... » N’est-ce pas que le mot est charmant?

Il s’est élevé depuis quelque temps une querelle à propos des auteurs classiques, et vraiment j’en suis encore à me demander bien sincèrement sur quoi elle porte. Peut-on sérieusement vouloir empêcher la jeunesse de se former le goût par l’étude des plus beaux monuments de l’esprit humain, et d’apprendre à la même école que les Pères de l’Eglise eux-mêmes? car il n’en est pas un qui ne fût instruit dans les lettres grecques et latines. Il n’y avait pas une bibliothèque de couvent où ces livres ne fussent, ni de bénédictin qui ne les eût copiés. Les interdire ou les mutiler aujourd’hui, je trouve que c’est imiter cette mère qui, pour cacher les nudités, attachait son chapeau en guise de ceinture autour des reins d’un Apollon que sa fille dessinait. Pauvre chasteté, qui n’a pas de meilleure défense !

28 juin 1 852 .

L’inconvénient des promenades solitaires pendant lesquelles on rumine une idée, c'est qu’on rentre toujours chez soi avec la conviction qu’on a un chefd'œuvre dans la tête, et qu’on souffre de ne pouvoir le mettre au monde. Cela me rappelle cette pauvre duchesse de Cogni, qui était tout à fait folle, et dont la folie consistait à se croire grosse à quatre-vingts ans passés. Un jour, elle fit venir son gendre Sébastiani et lui confessa mystérieusement le cas, avec toutes les apparences d'une contrition telle qu’il y fut presque trompé. Quand il demanda : « Mais y a-t-il longtemps ? »

JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE

Elle lui répondit : «Hélas! il y a une trentaine d’années; je crois que je serai bientôt à terme!» Le pauvre maréchal racontait lui-même l'histoire en riant de tout son cœur. Combien de gens en sont là et qui portent en eux des projets d’études dont la réalisation n’est jamais atteinte! C’est un peu mon cas pour les travaux dont je m’occupe et que je m’impatiente de ne pouvoir produire.

2 juillet 1852.

La capitale présente en ce moment un spectacle vraiment curieux; on dirait une ville récemment bombardée. On démolit plus de maisons que l’on n’en a bâti sous le règne de Louis-Philippe; on accomplit les projets les plus grandioses; les rues sont sillonnées par des charrettes de moellons et de pierres de taille. Je ne sais où l’on peut trouver de l’argent pour faire face à toutes ces façades. C’est prodigieux. Et le Président qui achète une terre en Sologne, une autre terre aux environs de Paris... Il place ses économies, et tant mieux! car on pourra toujours reprendre tout ceci en vertu d’un décret de confiscation rendu contre les bannis politiques. — Les fonds publics sont toujours en hausse; la Bourse se désopilait la rate le jour du message; on voyait là un argument contre le socialisme; le maître a une force assez grande pour se moquer de ses ennemis, l’armée lui est dévouée. Bref, il est doué d’une volonté suprême qui tranche du Pisistrate, sans souci du qu’en-dira-t-on. Le susdit personnage sort sans escorte, bien que l’on parle d’un noir complot découvert hier, pas plus tard : des machines infernales faites avec des tuyaux à gaz bourrés de balles et de boulets; nonobstant, le Prince va se promener en ville, en cabriolet, ou à pied, sans escorte et comme un rentier de la place Royale. C’est assez singulier, comme vous le

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