‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 22 sur 166 · M. DE SAINT E-AULAIRE · texte numérisé non relu

M. DE SAINT E-AULAIRE

celui des paysans de nos provinces. Ils sont aujourd’hui plus gémissants que jamais; cependant il n’est pas vrai que la misère augmente par les événements politiques. Les fruits de la terre se vendent moins bien, on s’en défait à perte même, mais qu’importe aux métayers pour lesquels l’argent n’est qu’un objet de luxe? Ils mangent leur blé, boivent leur vin, tondent leurs brebis qui les habillent et donnent la moitié de tout ce qu’ils récoltent au propriétaire du sol, qui se trouve, quant à lui, fort gêné quand il faut vendre tout cela pour payer sa loge à l’Opéra. S’il avait le bon esprit de manger les produits sur place, comme le font ceux qui labourent et récoltent, il se trouverait riche, heureux et indifférent aux révolutions.

«L’autre jour, ajoutait M. de Sainte- Aulaire, j’ai fait construire par un menuisier de mon village une sorte d’armoire pour serrer quelques livres. Quand j'ai demandé ce que je devais, il m’a dit : « Ce sera deux « sacs de maïs. » Ma femme, qui est une bonne ménagère, a voulu marchander et s’est fait rendre une galette par sac. On ne connaît pas d’autre monnaie dans le pays.»

Ainsi, en l’an de grâce 1852, dans ce bon pays de France si éclairé par soixante ans de révolutions, on trouve encore des gens qui comprennent le commerce comme on le faisait il y a deux mille ans. C’est la banque de M. Proudhon, l’âge d’or des communistes modernes, ce bienheureux temps où il suffisait de dire : «Donne-moi de quoi qu’t’as, je te donnerai de quoi qu’j’ai...» Il fallait venir en Périgord pour retrouver ces mœurs bibliques, une toison pour un sac de pommes de terre, un baril de vin pour un mois de labour, une douzaine d’œufs pour une visite de médecin! Les voyages forment la jeunesse, on l’a toujours dit, et ce sera toujours vrai; car il y a bien des choses à apprendre, même quand on n’est plus jeune.

JOURNAL DU Dr P. MÉNIËRE

7 septembre 1852.

On dit, tout le monde dit que l’empire est proche; les vœux des conseils généraux ne peuvent être dédaignés; cette touchante unanimité des élus du suffrage universel a une haute valeur. Qui en doute? Et il faudra bien, par égard pour la France, reprendre au garde-meuble le vieux sceptre béni par le pape Pie VII. Iterutn da revolvere casus. Nous allons recommencer 1804. Cela nous rajeunira peut-être. L’étoile napoléonienne reparaît pour faire suite à celle de M. Leverrier. Saluons cet astre éclatant qui dissipe enfin les ténèbres parlementaires : lux facta est; mettons des lunettes, et si par hasard nous n’y voyons pas plus clair, prenonsnous-en à notre infirmité. La marche triomphale commence le 14, le Midi va jouir de notre soleil de l’Elysée; c’est assez pour faire mûrir les raisins et reverdir les oliviers. L’aigle va voler encore de clocher en clocher, en concurrence avec les grues, couronnées ou non, et l’ornithologie sera mille fois triomphante.

20 novembre 1852.

« Ma grand‘'mère, me disait M. de Sainte- Aulaire, est de 1756. Elle racontait, l’autre jour, à propos de l’Empire, quelle sentait bien la vieillesse peser sur ses pauvres épaules. En effet, la même série d’événements qu’elle avait vus une fois recommençait, et la nouveauté était pour elle épuisée.» C’est bien vrai et jamais on n’a pu mieux reconnaître la vérité de cette sentence de l’Ecclésiaste : Nihil su b sole novum. Pour être juste, je dois dire que l’Empire prétend changer de costume, et quitter l’habit de guerre pour l'habit de paix. Nous verrons comment cet habit-là lui ira. Mon

M. DE MONTALEMBERT — Dr VÉRON 45

père a reçu sa carte delecteur à laquelle on avait joint un bulletin tout prêt. Vraiment il faut bien de la mauvaise volonté pour ne pas voter; on vous évite même la peine d’écrire votre vote. Je crois cependant que beaucoup de personnes se serviront des bulletins si gracieusement envoyés pour faire des papillotes, et qu’il y aura du déchet sur les huit millions de voix. Je vous avoue que cela ne me réjouit ni ne m’afflige le moins du monde. A mon avis, l’Empire n’en sera ni moins fort, ni moins légitime. Il aurait toutes les voix de France et de Navarre, moins la mienne, que j’ai le droit de me considérer comme un opprimé et lui comme un usurpateur. J’use tranquillement de mon droit, ce qui, du reste, ne fait rien à personne. Cette indifférente apathie de la plus grande partie de la nation désespère nos anciens amis politiques des institutions parlementaires, fanatiques convaincus, malgré tout, que le pays en avait l’intelligence et l’amour! On vient de faire paraître une petite brochure de Montalembert sur les intérêts catholiques. Il y a là des pages pleines de verve et de talent. Mais, à mon avis, son point de vue est faux, et toute son éloquence dépensée en pure perte.

Voilà donc M. Véron qui abandonne le journalisme. C’est dommage, il commençait à se former le style! Il va probablement rentrer dans la coulisse, où ses cent vingt mille livres de rente ne peuvent manquer de lui assurer toujours, et quoi qu’il arrive, une grande considération. Mais pour peu qu’il tienne à inspirer ce sentiment, il ne faut pas qu’il sorte de ce milieu. Il y a des choses que ni son argent, ni son toupet ne lui donneront. C’est une idée qui m’a souvent consolé de n’avoir pas beaucoup d’argent; j'en ai toujours volontiers pris mon parti, en observant combien peu il sert pour se procurer les seules jouissances auxquelles tiennent et sont sensibles les honnêtes gens. Il est de toute justice

JOURNAL DU D' P. MÉNIÈRE

que les coquins soient riches, autrement leur condition serait trop malheureuse; mais pour les autres, en vérité, c’est du luxe.

26 novembre 1852.

M. de Sainte-Aulaire est venu me voir. « Ce n’est pas avec Mlle de Lespinasse, m’a-t-il dit entre autres choses, mais avec Mlle Aïssé, que j’ai passé ma vie ces jours derniers. Je viens de lire toutes ses lettres. Ces deux amoureuses sont, du reste, aussi charmantes, touchantes et attachantes l’une que l’autre. Ma grand’mère, qui a beaucoup vu Mlle de Lespinasse, disait d’elle : «Elle a de l’amitié pour l’amour!» Et je trouve que ce mot la peint très bien. C’est ce sentiment qui explique qu'elle ait pu aimer autant d’aussi pauvres amants. Tant il est vrai que le principe de nos passions est en nous, et que l’objet sur lequel elles se portent ne les rend ni plus vives, ni plus faibles.

8 juin 1853.

La Bourse est agitée depuis un mois : les affaires d’Orient en sont le prétexte; on baisse, on baisse, on fait semblant de croire à la guerre. Nos casuistes financiers, si forts en droit canon, tremblent de voir la flotte anglaise entrer dans les Dardanelles; mais l’amiral Dundas n’aura garde d’envoyer des boulets à la flotte de Sébastopol sans la permission des puissances alliées. Or, le continent ne veut pas de collision; ce serait d’un trop mauvais exemple, et les cabinets ne peuvent se résoudre à ce tapage. Faire parler la poudre, comme disent les Arabes, quand les plénipotentiaires ont la parole, brûler des gargousses quand on peut noircir du papier, ce serait folie. En attendant que l’on tue quelques milliers de pauvres diables de soldats qui n’en

NICOLAS Ier — ABDUL-MEDJ ID

peuvent mais, on aura recours à toutes les manigances de la diplomatie. La rente a été fort affectée; le trois pour cent a baissé de plus de trois francs depuis un mois; les chemins de fer dégringolent à toute vapeur. On pense généralement que tout cela est passager et qu’aux premières lueurs de la paix entre Saint-Pétersbourg et le Divan, tout remontera très vite. Je ne demande pas mieux, bien que ne m’occupant d’aucune spéculation de ce genre. Je place mes petites économies de façon à en retirer un intérêt légitime et je laisse les boursicotiers tenter la fortune. J’ai toujours eu le chiffre en antipathie.

On s’occupe beaucoup ici des prétentions de Nicolas Ier à ce fameux protectorat de tous les Grecs schismatiques qui sont sujets de la Porte. Ce serait une sorte de suzeraineté religieuse sur sept à huit millions d’âmes, une grande partie de la population des Etats turcs; par conséquent, une grave atteinte aux droits d’Abdul-Medjid. On sait combien ces façons de protéger sont envahissantes, combien les conflits sont faciles entre ces religionnaires voisins et jaloux; aussi le Sultan s’inquiète-t-il avec raison de ce fait exorbitant. De là refus péremptoire; mais les Russes tiennent bon, et notez que les Grecs ne demandent pas du tout cette protection de Nicolas. Ils .préfèrent le statu quo, les vexations des Turcs à l’appui tyrannique de l’Empereur. Comme tout cela est commode à arranger ! Mais espérons que les puissances combinées empêcheront cet empiétement moscovite. En tout cas, de l’avis des gens les plus habiles, ce n’est qu’un retard; la Turquie est inévitablement destinée à succomber, comme la Chine et le Japon. L’élément civilisateur européen pénétrera dans ces contrées inhospitalières; les prêtres français et les ministres anglais, ces amis si tolérants, donneront à ces infâmes mahométans l’exemple d’une fraternité touchante; on verra les sectes chrétiennes se dévorer,

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s’attaquer, se calomnier mutuellement, et si les sauvages ne sont pas entièrement édifiés par ces actes des apôtres d’une religion d’amour, il faudra qu’ils se refusent à l’évidence. Les missionnaires vont avoir fort à faire, toutes les barrières de l’ancien monde sont sur le point de tomber, nous allons pénétrer dans l’antique terre de Bouddha et de Vichnou; l’idolâtrie des Chinois va se fondre aux rayons de notre soleil de charité; par exemple, je ne sais pas trop comment les disciples de Confucius pourront s’accommoder de notre irrévérence à l’égard de nos ancêtres. En France, un père de cinquante ans est une momie, un fossile, quelque chose de monumental, bon à mettre dans un musée; la jeunesse regarde en pitié ces barbons qui grisonnent, ces Gérontes qui ont le tort impardonnable de durer trop longtemps et de prétendre à conserver une voix au chapitre. Les barbares chinois ne pensent pas ainsi ; ne serions-nous pas par hasard les vrais barbares? En Chine, on suit la profession de son père. En France, tout fermier fait de son fils un notaire, un docteur en médecine, un législateur, un ministre, et celui-ci s’empresse de renier sa famille et de fermer sa porte à l’auteur de ses jours. Entre eux et nous, où sont les Chinois? Ne poussons pas plus loin ce parallèle; il ne faut pas se parer de ses turpitudes. Laissons donc les Américains pénétrer dans l’empire du Japon, les Anglais arriver à la capitale de la Chine; bénissons un fait providentiel qui mettra en contact avec la chrétienté plus de cent millions d’idolâtres qui ont été frustrés de leur part au gâteau intellectuel.

Rien de nouveau à Paris. S. M. l’Empereur se montre partout : à Versailles, dimanche, au milieu de la foule qui encombrait le parc à l’occasion des grandes eaux; 1 autre soir, au Vaudeville, à la représentation des Filles de marbre, violente diatribe contre les demoiselles légères et leurs oeuvres perdues, contre-partie de

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