‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 23 sur 166 · MARÉCHAL DE SAINT-ARNAUD · texte numérisé non relu

MARÉCHAL DE SAINT-ARNAUD

la Dame aux camélias , qui était la glorification de la femme galante.

Hier, à l’Hippodrome, été voir un essai de direction d’un ballon. L’inventeur, qui s’est élevé en présence de Sa Majesté, a eu l’honneur de tomber presque sur mon dos au Champ-de-Mars, au moment où j’allais dîner à Passy chez Mme Orfila. Ce nouvel Icare s’est un peu démantibulé une patte, mais on espère qu’il n’en sera qu’estropié. Sic itur ad astral

24 juin 1853.

Le ministre de la guerre est allé complimenter à Sarrebruck le prince royal de Prusse; il y a eu des pourparlers assez importants, dit-on. Le maréchal passe de grandes revues à Metz et à Lunéville; nous avons là plus de soixante mille hommes prêts à franchir le Rhin, voire même le Danube, s’il y avait lieu. Par conséquent, le grand axiome : Si vis pacem , para bellum , est mis en pratique. Et cependant doit-on craindre des hostilités ? Certains vœux si charitables pour la diminution des soldats vivants seront-ils exaucés, faudra-t-il brûler de la poudre et faire aiguiser les bistouris de nos carabins militaires? J’espère qu’il n’en sera rien, que le congrès de la paix universelle verra fleurir l’olivier, son symbole, et que les hommes sanguinaires en seront pour leurs frais de désirs inhumains. J’avoue que je voudrais bien voir la race d’Osman repasser en Asie, abandonner le Bosphore, l’Archipel grec, les douces Sporades, où le Croissant est toujours le signe de la misère, de la barbarie, de la ruine; je voudrais voir les races du Nord féconder ce sol’ qui languit sans culture. Partout où un Turc met le pied, la terre reste stérile pendant sept ans, dit le proverbe grec; c’est malheureusement

JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE

trop vrai. Mais je ne voudrais pas que ce gros lot échût à Nicolas. Je trouve la Russie trop grande, et puis le Russe me déplaît presque autant que le Turc (i).

On a mis un Bavarois à Athènes, on mettra peutêtre un Prussien à Constantinople. Pourquoi pas? Ces hommes de la Germanie ne s’acclimatent guère au sein de ces peuples légers et impressionnables; le mysticisme allemand ne cadre pas avec la poésie des Hellènes... Enfin nous n’aurons pas la guerre, mais il serait fort possible que nous l’eussions.

Les journaux annoncent que M. Berger, préfet de la Seine, est remplacé et envoyé au Sénat, comme en pénitence. C’est, dit-on, à cause de l’affaire de la construction des Halles; on sait qu’il va falloir les recommencer. M. de Maupas est nommé ambassadeur à Naples; le ministère de la police est supprimé, il redevient une simple division de l’intérieur. Les considérants de ces décrets sont curieux et tranchent vraiment trop avec la réalité des choses : «Attendu la profonde tranquillité dont jouit le pays, etc.» Et pendant ce temps on multiplie les arrestations pour cause politique; les bruits les plus singuliers ont couru à l’occasion de Mgr Sibour, l’archevêque de Paris; une souricière établie chez Bixio a produit plusieurs captures importantes; bref, nous ne sommes pas si calmes qu’on veut bien le dire.

Mais qu'importe? Le soleil se lève tous les matins, on fait deux ou trois repas par jour, on dort assez bien; que faut-il de plus? Les journaux n’ont pas les coudées franches, mais où est le mal ? Et tenez, quand J. Janin écrivait sous la république, les républicains le menaçaient de mort au moins une fois par semaine; on

(i) Il est inutile, croyons-nous, de faire remarquer que ces lignes furent écrites à la veille des événements de Crimée, au moment où l’opinion devenait chaque jour plus favorable à un conflit armé avec les Russes.

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