‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 27 sur 166 · I.EDRU-ROLLIN · texte numérisé non relu

I.EDRU-ROLLIN

en tout à ceux qui le mènent. Or donc, voici quelques détails sur les héros du gouvernement provisoire :

Ces messieurs devaient habiter le Luxembourg. Chacun d’eux, en venant reconnaître le logement qui lui était attribué, donna la mesure de son caractère, se peignit au vif dans scs allures d’omnipotence; et, par exemple, voyons l’attitude de M. de Lamartine. Le poète parcourt d’un pas fiévreux une longue enfilade de pièces des plus somptueuses : « C’est bien, dit-il, on m’a forcé de venir habiter ce quartier : il me faut peu de chose. Vous mettrez une table dans chacun de ces salons, un tapis épais sur le parquet : j’aime à marcher doucement; il y aura papier, plume et encre sur toutes ces tables, parce que je compose en me promenant et que j’ai besoin d’avoir sous la main tout ce qu’il me faut pour écrire. Et puis, pour ma suite, vous disposerez une vingtaine de lits : quatre secrétaires, des rédacteurs, des copistes, des expéditionnaires; vingt lits suffiront. Cependant, mettez-en quelques-uns de plus si vous le pouvez. » Et comme on demandait à Mme de Lamartine quelles dispositions elle voulait prendre pour ce qui la regardait plus personnellement, elle répondit avec un grand sérieux : « M. de Lamartine en décidera. — - Mais madame, pour votre appartement, pour vos toilettes, etc. — M. de Lamartine en décidera!» Il fut impossible d’en tirer autre réponse.

Le plus difficile à contenter fut M. Ledru-Rollin. On mit au pillage le garde-meuble de l’ancienne couronne. Il fallut enlever des Trianons, de Saint- Cloud et de bien d’autres résidences royales des tableaux, des bronzes, des meubles pour décorer l’appartement de ce tribun, tandis que M. Arago, se promenant dans le palais, les mains derrière le dos, disait : «En vérité, ils ont l’air de croire que cela doit durer longtemps!» Pour lui personnellement, il ne demandait qu’une chambre à coucher et un cabinet de travail.

JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE

M. Dupont de l’Eure se montra fort bienveillant, et, quand il quitta son poste, il pria son successeur de ne rien changer au service ordinaire, assurant que les employés du Luxembourg étaient de braves gens faisant bien leur besogne. M. le duc Decazes était aussi fort bon pour tout le personnel du palais. En qualité de grand référendaire, il avait la haute main sur tout ce monde. Quand le moment fut venu de quitter le palais, il s’informa de la somme encaisse aux bureaux de cette administration et partagea une douzaine de mille francs à titre de gratifications à des hommes que le mouvement politique allait ruiner.

— M. de Sacy est un petit homme né en 1801. Il a une grosse tête, peu de cheveux, les traits fort accentués, l’œil bleu, doux, ce qui tient à la faiblesse de sa vue. La voix est modeste, l’expression généralement simple et naturelle; on voit percer çà et là un peu de gaieté bienveillante; le naïf et le gracieux dominent donc les allures de ce personnage, qui n’offre rien de distingué de prime abord, mais qui attire bientôt et retient celui qui a franchi la première enceinte de ce palais à la modeste façade.

M. de Sacy a fait son droit, il est inscrit au tableau des avocats de la Cour impériale de Paris, mais il a peu plaidé, et depuis 1827 il est attaché à la rédaction du / ' ournal des Débats. Il est de plus bibliothécaire de la Mazarine; là se borne la biographie officielle de cet excellent homme.

M. de Sacy, son père, mort pair de France sous Louis-Philippe, était un des plus savants orientalistes des temps modernes. Il a été longtemps secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. On lui doit plusieurs ouvrages classiques sur les langues orientales. Le de Sacy actuel est son unique fils; il a eu plusieurs filles, ses aînées, mariées.

La famille de Sacy s’appelle tout simplement Syl-

Page 1