M. DE SÉMONVILLE — LOUIS BLANC
ce qu’on voulait dire, qu’il était trop dévoué au Roi pour manquer ainsi à ses devoirs, aux convenances. On vérifia séance tenante le crime reproché, et l’accusateur eut un pied de nez à l’aspect du chef vénérable du bon Roy Henry montant au ciel, comme c’était son droit incontestable. Il y avait là une petite révolution intérieure qui se mijotait contre ce brave M. de Sémonville; mais celui-ci était fin, il avait des amis partout, il savait se tirer d’affaire. Il tenait énormément à sa place, qui lui donnait une grande position. C’est de lui que M. de Talleyrand dit un jour, à propos d'une maladie qui l’empêchait d’assister à une séance de la Chambre : «Sémonville a la fièvre; qu’est-ce que ça pourra lui rapporter ? »
M. le duc Decazes lui a succédé dans ce grand emploi. Tout le monde sait combien ce personnage était obligeant, généreux; il était parfait pour tous les employés du palais, qui tenaient d’ailleurs leur position de lui seul. Il avait placé à la bibliothèque un M. C..., qui était du reste un très habile homme en fait de livres. Ce bibliothécaire avait une famille, un fils pour lequel M. Decazes avait beaucoup fait.
Lors de la révolution de Février, Louis Blanc et Albert (i) tenaient de hautes conférences sur le droit au travail, dans la salle des pairs. Il arriva un jour que M. le duc Decazes fit demander quelque chose au bibliothécaire; celui-ci s’écria brutalement : « Est-ce que ce c...-là croit être encore le maître ici?» Louis Blanc entendit le propos, et il eut le bon goût de destituer aussitôt l’employé si odieusement ingrat. C’est là un fait très positif bon à enregistrer.
(i) Albert, « l’ouvrier Albert,» mécanicien, fondateur du journal l’Atelier, s’occupa activement de politique sous le gouvernement de Juillet et se vit un instant menacé d’être impliqué dans le procès Barbés. Devenu, en 1848, membre du gouvernement provisoire, il signait les actes officiels « l'ouvrier Albert ».
5S JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
Pendant les deux mois que le chef du socialisme a régné au Luxembourg, il y a eu des abus, des dépenses absurdes, mais pas du fait de Louis Blanc. Son entourage a dilapidé le palais, a consommé en vins, liqueurs, biscuits, pâtés, des sommes énormes; c’est M. de Givors qui signait les bons, mais il affirme que Louis Blanc n’était pour rien personnellement dans ces goinfreries perpétuelles.
Les députations d’ouvriers venaient en procession dans la cour du palais; elles se faisaient haranguer par Louis Blanc; ainsi les ouvriers cuisiniers, les cordonniers, les tanneurs, les logeurs, les gargotiers apportaient leurs discours patriotiques, remportaient quelques phrases ronflantes; enfin arrivèrent les citoyens chiffonniers, avec un cérémonial non moins solennel.
Le grand socialiste recula devant cette fraternisation; il envoya Albert les remercier de leur civisme. Mais ceux-ci, vexés de ne pas être honorés de la présence et de la parole de ce petit tribun, répondirent par la bouche de leur orateur une phrase impossible à dire, à écrire, et s’en allèrent à l’Hôtel-de-Ville, où le citoyen Flocon les reçut plus fraternellement.
Heureux temps que celui où la rue se peuplait de ces corporations marchant avec des bannières et hurlant les chants d’un patriotisme aviné ! Dieu nous en préserve !
Quand la révolution de Février vint changer tout à coup la face de notre pauvre France, il se produisit des pouvoirs nouveaux qui marquèrent leur rapide passage par des actes bons à recueillir. Tout ce qui montre à nu les ressorts misérables de ces gouverneurs de peuples, de race royale ou plébéienne, tout ce qui soulève les masques officiels est bon à noter; car c’est toujours la matière de cette vaste expérience tentée depuis 1 78g pour démontrer que les petits valent mieux que les grands, que le peuple est préférable
LAMARTINE