M. ROULAND — DE SACY — M. MESNARD
n’encense pas plus M. de Montalembert qu’il ne tolère M. Veuillot; il marche droit dans la bonne voie, plein de soumission pour son curé, son évêque, parfaitement orthodoxe en un mot.
Au dîner, chez J. Janin, j’étais placé à côté de M. de Sacy; nous comptions, autour de cette table si gaiement hospitalière, M. Meyerbeer le compositeur, John Lemoinne, M. Chaix d’Est-Ange et quelques autres écrivains ou légistes, parmi lesquels figurait en première ligne M. Rouland, le procureur général. Le maître de la maison, débarrassé de sa goutte et enchanté de voir chez lui des amis qui lui sont chers, a mené le dîner fort gaiement, l’assistance n’a pas fait défaut, de sorte que pendant près de deux heures ce personnel a fonctionné supérieurement au physique et au moral. La maîtresse de la maison, appuyée de sa mère et de son père, avait arrangé son festin de manière à satisfaire les plus difficiles; les vins étaient fins, les esprits très montés, de sorte que les bouchons faisaient encore moins de bruit que les bons mots. M. de Sacy, à la gauche de la dame, lui faisait une cour qui date de douze ans et plus. Il ne se montrait pas moins aimable pour moi. Il causait doucement, buvait peu. Nous échangions des rasades d’eau claire, tous deux très sympathiques en hygiène de table, de telle façon que j’avais tout mon sang-froid pour parler et surtout pour écouter.
En fait de nouveautés littéraires, j’ai cité la traduction de l'Enfer de Dante, que vient de publier M. Mesnard, vice-président du Sénat et de la Cour de cassation. Deux beaux volumes in-8° avec le texte original en regard, puis des notes savantes; en somme, un travail considérable et digne d’estime. M. le chancelier, qui connaît tout le monde, m’a dit :
«Dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, M. Mesnard, qui était procureur général à Rouen,
64 JOURNAL DU Dr P. MÉNIËRE
avait la promesse de succéder à M. Franck-Carré; mais il y eut une combinaison différente. M. Franck-Carré fut envoyé à Rouen comme premier président et M. Hébert fut mis à la tête du parquet de Paris. M. Mesnard se fâcha tout rouge, menaça de donner sa démission, et, pour le calmer, on le nomma pair de France; fâcheuse habitude du pouvoir de nous envoyer les hommes que l’on craignait de mécontenter. M. Mesnard siégea parmi nous; il était tout à fait dans le gouvernement, lorsque peu de temps avant la révolution de Février, à propos de je ne sais quoi, il fit un discours tout à fait hostile au pouvoir; il demandait des réformes, puis il ajoutait qu’il était trop tard pour les faire. Nous fûmes très surpris de cet acte si différent des précédents, et je vis dès lors qu’il donnait des gages au parti révolutionnaire. Il entra à la Cour de cassation. C’est un jurisconsulte habile, tête vive sous une apparence froide, ambitieux, mais circonspect. Il est fort lettré, et je ne m’étonne pas qu’il ait choisi Dante pour sujet d’études.»
— M. de Lamartine est une des figures de notre temps les plus intéressantes à étudier. J’ai eu l’occasion plus d’une fois d’en parler avec détail ; sa vie politique m’a occupé. Quelques-unes de ses productions littéraires ont suscité mes plus ardentes sympathies; d’autres m’ont paru dignes de blâmes; mais le temps présent a exercé sur cet homme une si grande influence qu'il en est résulté une sorte de transformation du personnage.
Le poète, le tribun, sont fort connus. Les historiens n’ont pas manqué à ces deux grands chapitres d’une biographie déjà longue. Il reste à apprécier l’ouvrier littéraire qui, depuis deux ans, rabote, lime, taille, coud, laboure la matière intellectuelle qu’il débite en fragments au public d’une certaine espèce. M. de Lamartine le dit lui-même avec une sorte de cynisme in-
LAMARTINE 65
compréhensible : «Je vivais pour travailler, aujourd’hui je travaille pour vivre ! »
Il a certainement dévoré sept ou huit millions depuis trente ans; son patrimoine, ses héritages, le prix exorbitant de ses livres, les emprunts, les affaires, le théâtre, la ville et la campagne, cette Californie perpétuelle où il a creusé tant de sillons heureux, tout cela a produit des monceaux d’or qui ont disparu comme la fumée vaine d’un creuset d’alchimiste.
Ses meilleurs amis, ceux qui le voient de plus près, ceux qui vivent dans son intimité, ne peuvent comprendre qu’à peine ce système de dilapidations auquel le Pérou, le Mexique, ne résisteraient pas.
11 y a un assez grand intérêt, ce me semble, à tenir note de ce genre de vie qui a produit un si grand résultat : la ruine radicale d’un homme né avec une grande fortune, possesseur d’une plume magique avec laquelle il battait monnaie sans fin et sans relâche; il est curieux de savoir comment il a fallu s’y prendre pour engloutir châteaux, terres, fermes, vignes, forêts, hôtels, rentes, et arriver de plain-pied à ce grand zéro qui remplace ces chiffres énormes.
Or donc voici quelques renseignements puisés à bonne source :
M. de Lamartine a la manie des chevaux. Il en a eu à Paris jusqu’à dix-huit, dit-on, et des voitures à l’avenant. Une semblable cavalerie à son service se trouvait à Mâcon, à Saint-Point et je ne sais où encore; si bien que cet escadron de quadrupèdes, mangeant à une foule de râteliers, entraînait une dépense fabuleuse de cochers, garçons d'écurie, piqueurs; et si l’on y joint le fourrage, les harnais et tous les accessoires, on comprendra qu’il y a toujours eu là un puissant agent de ruine. Quatre habitations au moins, toutes meublées, armées de domestiques; des jardins, des terres royalement entretenus avec un personnel à l’avenant, c’est
JOURNAL DU Dr P. MÉNIËRE
encore une occasion de dépenses non moins entraînantes; et si de cet entourage dispendieux on arrive à l’homme lui-même, on trouvera dans ses habitudes privées une nouvelle source de ruine. En effet, le grand poète affecte une recherche suprême dans ses ajustements; il a conservé le costume collant qui allait si bien à ses formes aériennes; fidèle aux modes de sa jeunesse, il oublie que tout a changé autour de lui comme en lui; il a des airs d’un amoureux du Gymnase, il pose pour les Céladons ou les Oscars. One vraie coqueluche de pensionnaire de Saint-Denis ! Le vieux beau veut toujours être admiré; ses airs inspirés se sont en vain démolis peu à peu; une main savante recrépit ou badigeonne à souhait cette façade qui se lézarde ou se tasse. Rien ne peut avertir le héros d’un changement nécessaire; le temps ne lui dit rien, ou, du moins, il ne l’écoute pas, ce qui revient au même; il se figure que lui seul a le privilège de survivre au jeune âge, <îe le continuer sans altération, et il étale les splendides débris d’un monument qu’il veut croire éternel. Est-ce un parti pris, une illusion? Nul ne le sait, mais l’homme agit comme s’il avait fait un pacte avec le temps et qu’il fût assuré contre sa faux.
Mais allons un peu plus loin, descendons de ces hauteurs, voyons le poète en son déshabillé ou en robe de chambre.
On m’a raconté qu’un jour, en 1848, alors que M. de Lamartine était tout-puissant, il aperçut chez un tailleur du boulevard des Italiens une magnifique étoffe de velours. Il entre chez l’artiste, examine ce précieux tissu et dit avec la plus grande simplicité : « Envoyez moi douze gilets de ce velours.» Et tout à l’avenant!
Dans sa jeunesse, M. de Lamartine, étant garde du corps, a eu un pied presque écrasé par son cheval. Il en est résulté une sorte de difformité qui rend sa chaussure très difficile. Quand un cordonnier apporte