‹ Mémoires Anecdotiques sur les Salons du Second EmpireChapitre 30 sur 166 · LAMARTINE — CHAIN D’EST-ANGE · texte numérisé non relu

LAMARTINE — CHAIN D’EST-ANGE

une paire de bottes ou de souliers, le premier soin de notre grand homme est de donner un large coup de canif qui met à l’aise le point douloureux. Un ami a compté dans un petit salon plus de cent cinquante paires de chaussures quelconques. Un ouvrier lui apporte un jour des claques destinées à garantir le pied de l’humidité; il se récrie contre cet appareil, le trouve hideux; mais le fabricant lui démontre le contraire et bientôt notre poète convaincu s’écrie : « Apportez-m’en douze paires!» C’est son chiffre; tout à la douzaine. Il gâche, en terme de ménage, bien plus qu’il n’use, et cependant, an milieu de ce désordre apparent, il sait se rendre compte de ses affaires. Mais il déploie une magnificence naturelle dans les moindres occasions. Un jour, aux Champs-Elysées, une pauvre femme l’aborde en pleurant, lui demande la charité; il se sent ému, l’interroge, découvre l’adresse de la famille, constate un désastre profond, et donne de la main à la main trois mille francs, le seul argent qu’il eût chez lui à cette époque.

M. Chaix d’Est-Ange (1) a l’occasion de plaider une affaire dans laquelle se trouve impliquée une pauvre couturière dont la mère avait été la femme de chambre de Mme de Lamartine; l’avocat écrit un mot de recommandation pour cette personne digne d’intérêt; notre poète reçoit la lettre et donne aussitôt deux mille francs à cette infortunée.

A quelque temps de là, M. de Lamartine rencontre

(1) Chaix d’Est-Ange, grand avocat, devint magistrat et homme politique. Remarqué, sous la Restauration, pour l'accent d’opposition de certaines plaidoiries retentissantes, celle pour Cauchois- Lemaire entre autres, ayant, du reste, applaudi à la révolution de 1830, il fut élu député en 1831 à Reims, sa ville natale. Il siégea parmi les ministériels modérés. L’Empire cependant l'attira à lui. L’ancien libéral accepta les fonctions de procureur général près la Cour de Paris II devint ensuite membre, puis vice-président du Conseil d’État II était sénateur en 1870. Il mourut en 1876.

JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE

M. Chaix d’Est-Ange à la Chambre et lui dit : «J’ai vu cette pauvre femme pour laquelle vous m’avez écrit.

— Eh bien? — Je lui ai donné deux mille francs!

— Comment ! Mais je vous les dois; alors je vais vous rembourser! ■ — Pourquoi donc?- — Mais y pensez-vous ? Je la connais à peine. Je me garderai bien de jamais vous recommander personne ! »

On pourrait citer de lui mille traits de ce genre.

Comment arranger ce luxe de pensée et d’allure avec sa vie ordinaire?

Il travaille dans un petit cabinet qui lui sert de chambre à coucher; il a un lit en bois peint, vraie couchette d’étudiant, ornée d’une couverture frangée par les dents de son chien, par le bec de son perroquet; vrai grabat de séminariste. De plus, une vieille commode à dessus de marbre noir, puis un bureau dont le cuir taché d’encre s’en va en lambeaux sous les coups de canif du rêveur. Un seul fauteuil éreinté figure dans cette pièce, et les visiteurs qui veulent s’asseoir vont chercher une chaise dans le salon voisin quand ils n’osent pas se placer sur le lit. C’est là que se fabriquent les mille productions du poète-historien, ces petits ouvrages périodiques, librairie au rabais, feuilles légères plus légèrement remplies, pâture des oisifs, récits d’un conteur perpétuel qui tourne à volonté le robinet H’ une faconde inépuisable. Romans, biographies, souvenirs de la vingtième année, conseiller du peuple, articles de journaux, feuilletons sur les révolutions récentes ou plus anciennes, vaste fouillis que remue sans cesse cette plume ardente, tout cela est créé sur cette table boiteuse, sur ce bureau d’hôtel garni ; et en voilà pour des centaines de mille francs qui tombent l’un après l’autre dans le gouffre d’un déficit sans fond.

Une personne m’assure que M. de Lamartine a une prodigieuse mémoire pour ses dettes, ce qui doit pa-

LAMARTINE

raître étonnant; car, pour un honnête homme, devoir est un supplice continuel; il faut supposer la facilité de l’oubli, ce qui rend bien compte de la quiétude de ceux qui ont beaucoup de créanciers. Mais enfin, on me l’a dit, il a de la mémoire; je l’accepte. Un jour, on le vit soulever le marbre de sa commode et tirer de cette cachette un paquet de quarante billets de mille francs que venait réclamer un homme d’affaires. Personne ne s’attendait à cette découverte, qui paraissait des plus improbables. Ce manège si misérable, et qui ne devrait pas être toléré par Mme de Lamartine, est le fait du vouloir de ce maître impérieux. Et cependant on le dit très bon pour sa femme; cela n’empêche pas des boutades qui ont sans doute leur source dans les mille embarras qui pèsent sur cet esprit à la gêne, sur ce génie accroché à une foule de difficultés matérielles indignes de lui; triste cortège de la folie glorieuse, maladie des caractères qui manquent de justesse et de coup d’œil. Donc, il arrive que le grand homme laisse exhaler tout à coup des soupirs, langage muet de son malaise intérieur. Par exemple, un jour, à table, un monsieur et sa femme, amis de la maison, dînaient avec M. et Mme de Lamartine. Au milieu de ces mille propos qui remplissent le dîner, le poète s’écria tout à coup : « Madame P..., vous êtes une honnête femme; du moins on le dit et j’en suis certain, puisque vous êtes reçue par Mme de Lamartine. Eh bien, si vous preniez un amant, Mme de Lamartine cesserait de vous voir; je crois même quelle ne recevrait plus votre mari, que nous aimons tous, car enfin votre conduite blâmable serait un motif excellent pour rompre toutes relations à l’avenir. Eh bien, que diriezvous de ce fait qui est certain? Mme de Lamartine, si rigide, a cru devoir faire une visite de condoléance à un vieillard illustre, à l’occasion de la perte faite par lui d’une dame à laquelle il était lié par un double

JOURNAL DU Dr P. MÉNIËRE

adultère! Il est vrai que tout le faubourg Saint-Germain a cru devoir faire une semblable démarche envers ce vieillard si honteusement lié avec cette femme morte récemment. Peut-être considérait-on cette double faute comme une circonstance atténuante ! » Cette sortie faite à brûle-pourpoint, d’un ton doux, sans préparation aucune, sans à-propos, est assez familière au grand poète; il a des explosions très dures à digérer, il ne ménage pas sa femme, au contraire, et cependant le plus souvent il se montre très bienveillant pour elle. Il est assez moqueur, et dernièrement, à l’occasion d’une description enthousiaste de certain merveilleux trousseau d’une mariée du grand monde, il s’est mis à plaisanter la dame sur la poésie des camisoles, des bonnets de nuit et des cachemires. En pareil cas, il est plein de verve; le trait est vif, acéré, lancé sans ménagement; la courtoisie apparente de l’expression et du ton ne dissimule qu’imparfaitement la pointe, qui blesse jusqu’au sang.

C’est un homme vivant dans un monde à part, profondément enfoncé dans ses idées, sous le coup perpétuel d’une triste préoccupation, envisageant malgré lui les dures réalités de la vie, éprouvé par des déboires affreux, entraîné dans bien des voies périlleuses où sa probité en échec n’a pas failli ouvertement, mais enfin où l’homme a laissé bien des lambeaux de sa tunique dorée aux ronces du chemin. En somme, M. de Lamartine est plein de bonté, mais cette bonté ne l’empêche pas de laisser souffrir tout ce qui l’entoure; son dévouement se combine si bien avec son égoïsme que ces deux extrêmes dominent tour à tour, suivant l’impulsion du moment, produit bâtard d’un mélange où le bien n’a pas plus de part que le mal. La volonté ferme ne tient pas le gouvernail. Le but honnête vers lequel toute boussole doit tendre, comme l’aiguille aimantée vers le pôle nord, oscille sans cesse au hasard; tant mieux

Page 1