LAMARTINE — M. D’ARGOS
guère de voyage semblable sans rapporter pour son mari quelque bê*e, chien ou oiseau, tant il est amateur. Nous marchons, nous trouvons une allée bien sablée qui serpente le long de la colline couverte de ceps. M. d’Argos, qui nous sert de cicerone, nous parle de la valeur de la propriété où nous sommes. Elle devrait rapporter 32,000 livres de rente (un voisin de campagne ne l'évalue cependant qu’à 25,000); le terrain est très cher, et cette petite allée, qui a supprimé un certain nombre de vignes, a coûté 1,200 livres de rente. Mais le propriétaire ne regarde pas de si près. M. d’Argos nous a dit que M. de Lamartine achetait souvent de tous les paysans voisins leur vin à raison de 80 à 100 francs la pièce, mais payable dans un an. Quand il y a une grande quantité de pièces, il vend tout en bloc à un marchand qui paye comptant, souvent audessous du prix d’achat. Mais le poète a les produits de sa plume; dans le cours d’un an, il a bien des ressources éventuelles. C’est un trafic auquel il perd presque toujours; mais il paye, les paysans l’aiment et ont confiance en lui. C’est un courant d’affaires qu’il chérit, qui lui convient, qui bouche un trou béant pour en ouvrir un autre à combler, mais plus tard; il y a du temps à gagner, et qui sait ce qui peut survenir?
On a parlé de Milly et de Saint-Point, deux terres qui sont dans la montagne, à quatre ou cinq lieues de Monceaux; on y va en deux heures avec les chevaux du château. Ces terres sont fort isolées. Il n’y a de voisins qu’à une assez grande distance, il y a de beaux arbres, des bois, des fontaines, tout ce qui donne du prix à ces manoirs solitaires. M. de Lamartine aurait voulu nous mener là, nous promener dans ces vallons, sur ces coteaux, pays peuplé de souvenirs d’enfance. Tout en causant ainsi de mille choses, nous sommes rentrés au château, et bientôt après nous étions instal-
JOURNAL DU Dr P. MÉNIÈRE
]és près du lit du malade. Il buvait toujours sa tisane, et, à propos de chiens, sont venues les histoires merveilleuses de ces animaux si intelligents. Un certain roquet à robe fauve, petit grognard à l’air malin, a conquis l’estime de son maître par un trait fort remarquable. Amené d'Ecosse par un gentleman anglais qui avait été chargé de le remettre à M. de Lamartine, il est resté cinq à six jours renfermé dans la chambre de son nouveau propriétaire, puis, ayant trouvé la porte ouverte, il s’est enfui. Deux jours après, un employé du chemin de fer du Nord a ramené le roquet qu’il avait trouvé caché dans un wagon. Son collier annonçait sa maison. Il a été remis dans la chambre du poète, et depuis il s’est attaché à sa condition; mais il préfère les chevaux : il vit le plus souvent à l’écurie, et ne se laisse caresser que par le cocher et M. de Lamartine. Comment a-t-il calculé que ce wagon le ramènerait en Ecosse? Comment est-il arrivé au chemin de fer du Nord qu’il n’avait vu qu’en arrivant à Paris? Ce sont des mystères que les savants ne se chargent pas d’expliquer. De là sont venues des histoires exaltant l’esprit de ce quadrupède. En voici une assez amusante.
M. Ampère, le fameux physicien, était inspecteur général des études. Un soir qu’il était en tournée dans le midi de la France, il arriva dans une auberge. On tordit le col à un poulet à son intention et, celui-ci embroché, il ne fallait plus, pour tourner la broche, qu’un chien destiné à marcher dans une roue creuse. C'est un ancien procédé presque oublié de nos jours. Un chien dormait sous le manteau de la cheminée; la cuisinière le saisit, mais il résiste. Débat animé. M. Ampère se mêle à cette discussion. Il prend le parti du chien, et la femme s’écrie : « Ne le plaignez pas tant, ce beau monsieur; il est paresseux, et comme il sait que ce n’est pas son tour, il ne veut pas qu’on le dérange. » M. Ampère, grand philosophe, est frappé de