JULES JANIN — M1"' VICTOR HUGO
Brousse. La guerre actuelle me gênerait, mais je trouverais bien quelque coin où je vivrais à mon aise, comme un Arabe. Il me faut peu de choses ! Monter à cheval, c’est pour moi un besoin instinctif. Je puis galoper une journée entière. Je n’ai jamais vécu sédentaire. Dès ma première jeunesse, j’ai voyagé en Italie; j’y ai vécu longtemps. Je ne sens pas bien ce que l’on appelle la patrie. Je ne me trouverais pas malheureux d’être campé; cela me semble chose toute naturelle. Dans les auberges, le moindre trou, un grenier, tout m’est bon. Je dors sur la terre, je mange ce qui se trouve; il n’y aurait pas pour moi de grandes privations dans l’exil.» Jecoutais tout cela avec soin; ces paroles ne tombaient pas dans l’oreille d’un sourd.
J. Janin a parlé de Victor Hugo, qui est toujours à Jersey. Il s’ennuie affreusement; ses colères ne suffisent pas pour le distraire. Il a beau travailler à épancher sa bile, l’exil l’assomme. Il avait besoin de la vie factice de Paris, de cet entourage frelaté qui lui composait un cortège bizarre, mais amusant. Hors de Paris, il souffre. Il est absolument citadin; il lui faut un auditoire, des encenseurs; il ne peut se passer de ces planches sur lesquelles il joue la comédie. Mme Hugo a écrit tout récemment à J. Janin pour le remercier de ce que celui-ci a dit de son mari sur la tombe de la pauvre Rebecca, la sœur de Rachel. Sanson, le doyen des sociétaires du Théâtre-Français, avait dit quelques mots qui étaient froids et durs pour la défunte et les vivants. J. Janin a pris la parole et a hautement proclamé les mérites du tragédien et de la tragédienne. Mme Hugo, sur ce sujet, a écrit une lettre charmante. «L’exil, dit-elle, est le seul lieu où l’on ne fasse pas de projets. Où est l’avenir pour nous? Ces murs, ce petit jardin, tout cela a un faux air de patrie qui me navre. Victor se promène en rêvant, ma fille travaille et soupire; mon fils, couché sur un canapé, fume et gémit. La fortune di-
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minue peu à peu dans cette situation si triste; nous vivons comme des gens qui n’ont pas d’espoir, etc.» M. de Lamartine a parlé des Châtiments ; il a blâmé ce recueil d’injures. «Je conçois une imprécation de deux cents vers, mais un volume, c’est trop; cela sort de toutes les limites; il se trouve forcé par là de faire violence à la haine, à la fureur; il abuse de la langne, il la torture. Sans doute il y a un immense talent dans ces vers, mais ces imprécations si longues n’iront pas à la postérité ! » J’ai dit mon mot sur cette matière délicate; vous connaissez mon opinion à ce sujet; je ne me suis pas gêné pour abonder dans le sens de M. de Lamartine; nous avons guerroyé contre J. Janin qui admire tout ce qui vient de Jersey.
Il a été question de M. Villemain, de son dernier livre sur M. de Narbonne, un long historique du plus haut intérêt, lu avec avidité par notre société qui court après les épigrammes, les mots sous-entendus, les malices du spirituel académicien. Cet ouvrage, qui est à sa seconde édition, n’a presque rien rapporté à son auteur. Il est vrai qu’il ne veut pas qu’on lui donne la publicité des journaux. Si l’on avait mis cet ouvrage en feuilleton, il en aurait tiré un prix considérable. M. de Lamartine nous dit que Mme de Lamartine, qui est allée tout récemment à Paris pour porter le manuscrit des deux premiers volumes de YHistoire de l'empire ottoman, a fait ce voyage plus particulièrement pour empêcher M. Mirés (i) de publier son travail dans le Constitutionnel , comme il en avait le droit aux termes de son traité. Cette affaire a été débattue et les éditeurs ont changé leur mode de publication. Ils donneront l’ouvrage en prime à ceux qui viendront s’abonner pour
(i) Jules-Isaac Mires, né à Bordeaux en 1807, mort en 1871 à Marseille, où il entreprit et mena à fin de vastes travaux, parmi lesquels la création d’un port. Financier audacieux, il acheta plusieurs journaux, dont la publicité servit ses opérations. Il possédait en
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un an et payer l’abonnement en entier. Cette combinaison leur va très bien. Ils ont la certitude de faire une affaire excellente, et à cet égard M. de Lamartine, qui n’entre dans aucun détail, nous apprend que ses éditeurs ont gagné plusieurs millions avec lui; aussi sontils disposés à lui être agréables. Il raconte tout cela avec beaucoup de naturel. On voit qu’il a l’habitude de penser beaucoup de bien de lui-même et de le dire. On a parlé un peu de la situation présente, de cet immense appareil guerrier qui se déploie partout sans coup férir jusqu’ici.
«Tout cela est bien exagéré, dit-il, et pourrait finir très mal. Les esprits n’ont pas trop de tendance à guerroyer; la force brutale, le canon, les épaulettes ne sont pas si sympathiques qu’on veut bien le dire à la nation, aux familles, qui voient au bout de tout cela la conscription et des décès nombreux.
« L’Empire! Quelle chose stupide, quel abus de tout ce qui n’était pas l’intelligence ! Et comme Bonaparte était l’ennemi de tout ce qui pensait ! J’écrirai un jour l’histoire de ce temps de violence et de bêtise; ce sera ma clôture; je me reposerai après, et l’on verra ce que c’est que ce temps où un caporal pesait plus dans la balance qu’un orateur et un poète.»
Voilà comme M. Josse se retrouve partout, comme on juge toujours à son point de vue, comme l’égoïsme sort par tous les pores humains! A propos, je remarquai que, pendant la conversation de ces deux célèbres interlocuteurs, chacun semblait se parler à lui-même, écoutant peu son voisin, ramenant à lui la couverture; ce qui, pour le dire en passant, est la vraie manière de causer d’un certain monde artistique. La gloire que l’on poursuit ne s’attrape guère que par des efforts inces-
!854, outre le Constitutionnel dont il est ici question, le Conseille, du peuple, auquel collabora Lamartine.
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sants. Il faut la viser toujours pour l’atteindre, y penser sans cesse; c’est pour cela que les compétiteurs paraissent ne s’occuper que d’eux-mêmes; le temps donné au voisin est regardé comme perdu. M. de Lamartine a très vivement remercié J. Janin d’un joli article inséré il y a deux mois dans les Débats , à propos d’un petit volume formé de fragments recueillis dans tous ses ouvrages poétiques, historiques et autres. Notez que l’éditeur, qui a payé ce fouillis très cher, a voulu purger ce recueil de tout sentiment trop vif ; on a supprimé l’amour et tout ce qui s’y rattache dans le but de faire un livre classique, bon à mettre aux mains des jeunes gens des deux sexes. Il a fallu pour cela changer des vers, des pensées; par exemple, dans la pièce intitulée le Lac , il y a, tout à la fin du morceau, ce petit vers qui le résume :
Tout dise : ils ont aimé!
Le poète a eu le courage de changer cela et de dire : «Ils ont passé!» C’est absurde et malheureux. Aussi Mme Emile de Girardin, qui a vivement critiqué cette mutilation, a dit que pour parler plus régulièrement, plus dans le sentiment de la jeunesse actuelle, il aurait fallu écrire : «Tout dise : ils ont fumé!»
M. de Lamartine, qui a su cette correction si fine, en a ri de tout son cœur. Il y en a d’autres analogues, mais je les ai oubliées. Maintenant, allons nous promener dans le domaine réel du poète. Le jardin est très soigné; il a d’assez beaux orangers en caisse; un petit perroquet sur son balcon crie comme un brûlé parce que le temps menace et qu’il voudrait être à l’abri de cette pluie d’orage qui va venir. Dans une cage du salon se trouve un beau cardinal, superbe oiseau aux couleurs éclatantes, grand chanteur, rapporté de Paris par M. de Lamartine tout récemment; la dame ne fait